
Cinquante ans d'art pionnier en Inde - Nalini Malani au Centre Pompidou
Une nouvelle exposition au Centre Pompidou, Nalini Malani : La révolte des morts, rétrospective 1969-2018, offre aux visiteurs un aperçu complet du travail d’une artiste qui, peut-être plus que toute autre personne sur cette planète, possède la connaissance, la sagesse et la maîtrise esthétique pour nous aider à affronter les défis uniques de notre époque. L’humanité a toujours été divisée dans ses objectifs et ses projets. Mais aujourd’hui, la race humaine est divisée non seulement sur des questions comme la langue que nous devrions parler, où nous devrions vivre, ce que nous devrions porter et ce que nous devrions manger, mais aussi sur des fondements existentiels — sur ce qui est vrai, ce qui est réel, ce qui a du sens, ce qui est important, ce qui est éthique et ce qui est possible. Nous racontons des versions concurrentes du passé et nourrissons des visions opposées pour l’avenir. Mais certains d’entre nous souhaitent un chemin alternatif : un chemin unifié, équitable et libre. Voici le travail de Nalini Malani. Cette artiste indienne occupe une place unique dans le monde de l’art contemporain. Comme nous tous, elle est partagée. Ses racines familiales sont divisées entre le Pakistan actuel et l’Inde. Elle a bénéficié de l’histoire, mais se sent obligée de révéler et d’effacer ses fautes. Elle est respectée par son gouvernement, mais aussi crainte et méprisée par beaucoup comme une révolutionnaire. Elle est aimée des institutions artistiques, mais s’oppose aussi aux pratiques insidieuses de la plupart des institutions. Et elle est aussi esthétiquement partagée. Elle utilise un langage visuel riche en figures et en références narratives, et pourtant ce sont les éléments abstraits de son œuvre — les tons, les couleurs, le rythme, l’atmosphère, le mouvement et la lumière — qui lui donnent son intensité dramatique et l’ouvrent à de multiples interprétations. En bref, Malani est complexe, brillante et bien informée. Ce qui la rend si parfaite pour notre époque, c’est qu’elle est aussi assez courageuse pour offrir une alternative. Elle affirme avec force que les manières patriarcales du passé ont conduit l’humanité au bord de l’effondrement, et que si nous voulons survivre, nous devons essayer autre chose.
Séparés à la naissance
Nalini Malani est née de parents hindous dans la ville de Karachi en février 1946. Il importe de savoir quelle religion pratiquait sa famille car presque un an et demi plus tard, la Partition de l’Inde eut lieu, séparant la République de l’Inde de la République islamique du Pakistan. Un principe fondamental de la Partition était que tous les résidents musulmans étaient encouragés à quitter leur domicile pour se rendre sur le territoire qui devenait pakistanais, et tous les résidents non musulmans devaient quitter leur domicile pour se rendre sur le territoire qui devenait indien. Karachi se trouvait du côté pakistanais. Ainsi, alors que Malani n’avait qu’un an, ses parents abandonnèrent tous leurs biens et, comme environ 12 millions de leurs concitoyens, devinrent réfugiés, recommençant sans emploi et dans une pauvreté totale.
En théorie, la partition était une solution aux problèmes sociaux. Elle faisait partie de la Loi sur l’indépendance de l’Inde, qui libérait le pays de la domination britannique. Mais elle alimenta des rancunes anciennes entre groupes religieux. L’idée même de séparer l’Inde et le Pakistan selon des affiliations religieuses ne tenait pas compte du fait que dans tout le pays, il y avait de nombreux groupes ethniques représentant plusieurs points de vue religieux, dont beaucoup parlaient différentes langues. La violence accompagna la Partition et toucha tous les groupes religieux, ethniques et culturels. Selon certaines estimations, cette violence fit plus de deux millions de morts.
Portrait de Nalini Malani dans son atelier de Bombay, Photo © Rafeeq Ellias
Exposition extérieure
Après des années de lutte dans leur nouveau foyer, la famille Malani reconstruisit sa vie, et grâce à l’emploi que son père obtint chez Air India, Nalini put voyager gratuitement dans d’autres pays. Elle se souvient particulièrement de Tokyo, ainsi que de ses visites dans les grands musées de Paris. À 18 ans, elle put s’inscrire à la Sir J.J. School of Art, une académie d’art très respectée nommée d’après l’homme d’affaires controversé Jamsetjee Jeejeebhoy, qui fit fortune au XIXe siècle dans le commerce chinois de l’opium. Pendant ses études, Malani acquit aussi un atelier hors campus dans un environnement artistique pluridisciplinaire appelé le Bhulabhai Memorial Institute, nommé d’après Bhulabhai Desai, un activiste politique influent et controversé.
C’est là, au Bhulabhai Memorial Institute, que Malani apprit la valeur de la collaboration, travaillant avec des chanteurs, danseurs, acteurs, auteurs de théâtre, photographes et cinéastes. Cette expérience lui montra que le théâtre et le cinéma sont les médiums les plus complets, car ils intègrent tant d’autres méthodes esthétiques, comme la peinture, le dessin, la sculpture et la performance. Cette prise de conscience transforma sa pratique artistique personnelle, élargissant son travail au-delà des limites de la toile. Comme le montre sa rétrospective actuelle, elle est devenue spectaculairement innovante en combinant plusieurs éléments pour créer des déferlements esthétiques dans lesquels les spectateurs s’immergent littéralement.
Nalini Malani - Onanisme, 1969, film 16 mm noir et blanc transféré sur support numérique, 03:52 min. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, Photo © Nalini Malani
Un passé compliqué
Une grande partie du contenu travaillé par Malani est interprétée de manière figurative. Son art est qualifié de féministe car il présente des images féminines de façon à suggérer l’émancipation. Il est qualifié d’anti-guerre car il montre des images de violence qui évoquent l’horreur et la mort. Il est qualifié d’anti-colonial car il inclut souvent des textes qui dénoncent l’exploitation du tiers-monde par les puissances du premier monde. En fait, le sous-titre de la rétrospective actuelle au Centre Pompidou, La révolte des morts, tire son titre de la pièce de Heiner Müller L’Ordre. Dans cette pièce, le personnage Sasportas, représentant allégorique du tiers-monde, prononce un discours annonçant une révolution à venir des opprimés, à savoir : « Quand les vivants ne peuvent plus se battre, les morts le feront. À chaque battement de cœur de la révolution, la chair repousse sur leurs os, le sang circule dans leurs veines, la vie dans leur mort. La révolte des morts sera la guerre des paysages, nos armes seront les forêts, les montagnes, les océans, les déserts du monde. Je serai la forêt, la montagne, l’océan, le désert. Moi — c’est l’Afrique. Moi — c’est l’Asie. Les deux Amériques — c’est moi. »
Malani a souvent repris des segments de cette citation, comme dans une série de gravures qu’elle créa en 2015. Le sentiment qui s’en dégage est que les dirigeants du passé n’ont engendré que la mort, ce qui a nourri un désir de vengeance, lequel à son tour conduira à encore plus de violence et de mort. C’est un sentiment que Malani connaît bien. Elle est née dans un monde plein de violence et de contradictions, et a été formée à être artiste dans ce même monde. Elle est consciente à la fois des fautes du passé et des opportunités qu’elles nous offrent dans le présent. Son œuvre transforme cette réalité complexe en matière pour l’imagination. Mais elle n’est pas explicite, plutôt suggestive. Par exemple, en arrière-plan de toutes les images qui portent des noms tirés de la citation ci-dessus, on voit les visages d’âmes féminines, puissantes et empathiques. Le sens est abstrait, mais ces visages semblent être les annonciateurs d’un nouveau jour.
Nalini Malani - Utopie, 1969-1976, film 16 mm noir et blanc et film d’animation en stop-motion couleur 8 mm, transférés sur support numérique, double projection vidéo, 3:49 min, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, Photo © Nalini Malani
Un avenir féminin
Le nouveau jour que Nalini Malani espère est celui où le côté féminin de la nature humaine deviendra plus influent. Comme elle l’a dit dans son entretien avec Sophie Duplaix, conservatrice au Centre Pompidou, « Au fil des années, les femmes dans certaines sociétés ont acquis un certain degré d’égalité avec les hommes, mais encore aujourd’hui beaucoup reste à faire. Pour moi, comprendre le monde d’un point de vue féministe est un outil essentiel pour un avenir plus porteur d’espoir, si nous voulons atteindre quelque chose comme le progrès humain. Il est clair que nous avons suivi trop longtemps un patriarcat linéaire qui touche à sa fin, mais qui veut obstinément affirmer : ‘c’est encore la seule voie.’ Ou, si je voulais le dire plus dramatiquement, je pense que nous avons désespérément besoin de remplacer l’homme alpha par des sociétés matriarcales, si l’humanité veut survivre au vingt-et-unième siècle. »
Malani est une représentation vivante de cet espoir. Elle fut la première artiste féminine à recevoir le Prix d’art asiatique de Fukuoka, et elle organisa aussi la toute première exposition d’art entièrement féminine en Inde. Mais peut-être que son acte le plus porteur d’espoir fut dans les années 1970, lorsqu’elle étudia l’art à Paris pendant trois ans. Elle eut la possibilité de rester et de bâtir une carrière réussie en Europe. Mais elle refusa. Malgré toute la douleur et les complications de sa vie dans le nouveau pays qu’est l’Inde, elle se consacra à son avenir. Elle croyait avoir le pouvoir d’être une force de changement positif, et depuis elle vit cette croyance par l’action. Le travail issu de sa décision est un phare pour tous ceux qui aspirent à un monde moins divisé et à un avenir plus juste, non seulement pour l’Inde mais pour la race humaine. Nalini Malani : La révolte des morts, rétrospective 1969-2018 est présentée au Centre Pompidou jusqu’au 8 janvier 2018, après quoi elle sera exposée au Castello di Rivoli, près de Turin, en Italie, du 27 mars au 22 juillet 2018.
Nalini Malani - Se souvenir de Mad Meg, 2007-2011, spectacle vidéo/ombres à trois canaux, seize projections lumineuses, huit cylindres tournants en Lexan peints à l’envers, son, dimensions variables pour l’installation, vue de l’exposition Paris-Delhi-Bombay, Centre Pompidou, 2011, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, Photo © Payal Kapadia
Image en vedette : Nalini Malani - Tout ce que nous imaginons comme lumière, 2016, six tondi peints à l’envers (détail : Je suis tout ce que tu as perdu, 2016), Ø 122 cm, Musée Arario, Séoul, Photo : © Anil Rane
Toutes les images sont fournies par le Centre Pompidou, Paris
Par Phillip Barcio






