
Art bleu et abstrait
Depuis des siècles, la couleur bleue fascine autant les artistes que les amateurs d’art. Difficile et coûteuse à obtenir, elle était rarement visible en dehors des vêtements des rois, des figures religieuses ou des élites fortunées dans l’art médiéval et de la Renaissance, et même alors, elle était utilisée avec parcimonie. Le pigment servant à créer la peinture bleue provenait de la pierre semi-précieuse lapis-lazuli, importée à grand frais d’une région du nord de l’Afghanistan. La rareté de cette couleur a rapidement fait du bleu un symbole non seulement de richesse matérielle, mais aussi de spiritualité. Même lorsque les pigments synthétiques ont rendu cette couleur plus accessible, le bleu a conservé son statut de couleur puissante, expressive et élémentaire, jouant un rôle central dans l’histoire de l’art. Il n’est donc guère surprenant que, dans le domaine de l’art abstrait, où la couleur gagne en force grâce à sa liberté vis-à-vis des contraintes de la figuration, le bleu ait donné naissance à certains des plus grands chefs-d’œuvre.
Les Nus Bleus
En effet, dès le début du XXe siècle, la voie vers l’abstraction a été, pour de nombreux artistes, pavée de bleu. L’artiste français Henri Matisse fut à l’avant-garde du développement de l’art d’avant-garde, ses Nus Bleus témoignant de l’importance de cette couleur dans son œuvre. Ces images, parmi les œuvres les plus emblématiques de l’art du début du XXe siècle, consistent en une série de nus féminins, reconnaissables bien que partiellement abstraits, réalisés en papier bleu collé sur un fond blanc. Travaillant d’une manière que l’artiste appelait « découper directement dans la couleur », en choisissant une seule couleur pour l’œuvre, Matisse réduisait ses créations à leur forme la plus puissante et élémentaire.
Henri Matisse - Nu Bleu, 1952
Le Cavalier Bleu
Peu après la réalisation des Nus Bleus de Matisse, le groupe artistique expressionniste « Der Blaue Reiter » (qui se traduit par « Le Cavalier Bleu ») vit le jour, fondé par les artistes Franz Marc et Wassily Kandinsky, rejoints plus tard par Paul Klee, Alexej von Jawlensky et August Macke. Le groupe naquit de la fascination commune des deux fondateurs pour la couleur bleue et le motif du cheval et du cavalier, et donna lieu à plusieurs œuvres importantes inspirées par le bleu au cours de sa brève existence. L’amour de Kandinsky pour le bleu, qui dura toute sa carrière, reposait sur ce qu’il percevait comme son potentiel émotionnel et ses capacités spirituelles. Pour Kandinsky, plus le bleu est profond, « plus il éveille le désir humain de l’éternel ». En effet, des nuances profondes de bleu ponctuent nombre de ses œuvres les plus puissantes, imprégnant les images d’un sentiment numineux et d’une intensité que l’artiste cherchait à transmettre.
Franz Marc - Les Grands Chevaux Bleus, 1911
Yves Klein
Plus tard au XXe siècle, la couleur bleue reprit une place centrale grâce au travail du peintre français Yves Klein. Klein, dont la carrière fut marquée par sa préoccupation pour la couleur dans ses formes les plus pures, repoussa les limites de la création artistique avec la fabrication de ses premières toiles entièrement monochromes en 1947. Ces œuvres, défiant la convention artistique, furent à l’origine créées dans une large gamme de couleurs, mais avec le temps, l’artiste devint de plus en plus obsédé par la recherche d’une nuance particulière de bleu outremer, qu’il croyait capable de saisir la qualité de l’espace pur. Une fois qu’il eut mis au point la teinte parfaite, connue sous le nom d’IKB, ou Bleu Klein International, il déposa un brevet pour cette couleur et produisit environ 200 toiles peintes avec cette nuance, allant jusqu’à peindre des modèles nus avec la couleur et leur demander de se rouler sur une toile pour créer des compositions abstraites et très expressives.
Yves Klein - IKB 191, 1962
Roger Hiorns et l’Art Abstrait Bleu
Plus d’un demi-siècle après que Klein eut créé ses premières toiles IKB, la couleur bleue continue de mener la danse dans le domaine de l’art non figuratif audacieux. Pour l’artiste contemporain Roger Hiorns, un ancien logement social à Londres fut la toile de son chef-d’œuvre bleu, Seizure, réalisé en recouvrant la petite chambre d’une solution de sulfate de cuivre. De magnifiques cristaux bleus furent alors laissés à se former sur toutes les surfaces de l’espace. Cette œuvre, qui fut nominée pour le prix Turner en 2009, témoigne de la puissance durable de la couleur dans l’art contemporain.
Qu’il soit symbole de spiritualité ou de richesse matérielle, de tristesse ou de force, d’espace ou de vide, il ne fait aucun doute que la couleur bleue a inspiré les artistes à travers les âges. La teinte autrefois précieuse a été démocratisée sans être diluée, laissant une empreinte durable dans l’histoire de l’art abstrait, sa puissance élémentaire et son potentiel expressif inspirant des artistes tels que Mondrian, Malevitch, Kandinsky, Klee, Picasso et Pollock.
Image en vedette : Roger Hiorns - Seizure






