
Le côté abstrait des photographies de Thomas Ruff
Nous pouvons nous plaindre que la manipulation numérique a rendu toutes les photographies suspectes ; mais même dans leur état non retouché, chaque photographie n’est au mieux qu’une vérité partielle. La plus grande illusion que la photographie perpètre est de nous montrer ce qui est réel. Une vérité partielle est par définition un mensonge partiel. Thomas Ruff n’a jamais cru à la fausse idée que la photographie est objective. Bien qu’étudiant, il ait appris auprès de certains des photographes documentaires les plus respectés du XXe siècle, Ruff a toujours accepté que le mensonge soit inhérent à l’appareil photo. Un objectif exige l’omission, invite à la mise en scène, et récompense la liberté artistique. Pour Ruff, le contenu narratif est l’élément le moins important d’une photographie. Plus importantes sont les qualités abstraites, telles que la composition, le sous-texte, le procédé, la perspective et l’intention de l’artiste. Ruff déclare : « La photographie prétend montrer la réalité. On peut voir tout ce qui est devant l’appareil, mais il y a toujours quelque chose à côté. »
L’effet Becher
Thomas Ruff a acquis son premier appareil photo adolescent. Ses premières œuvres étaient un mélange de photos de vacances et d’imitations des photographies qu’il admirait dans les magazines et journaux. À 19 ans, il choisit de se consacrer à plein temps à devenir artiste photographe et postule à la Kunstakademie Düsseldorf. Pour sa candidature, il réunit une collection de ce qu’il croyait être ses meilleures œuvres. Elles furent assez bonnes pour qu’il soit accepté à l’école. Mais un de ses professeurs lui dit plus tard que les images de sa candidature étaient « plus ou moins stupides car ces photographies n’étaient pas [ses] propres photographies mais des clichés. »
Le professeur qui fit ce commentaire était Bernd Becher, qui, avec son épouse Hilla, formait le duo de photographie documentaire le plus célèbre d’Allemagne. Les Becher se firent connaître dans les années 1950 pour leurs œuvres emblématiques documentant les bâtiments industriels allemands. Ils avaient inventé ce qu’ils appelaient la Typologie, qui présentait des séries d’exemples similaires de formes architecturales. Leur but était que leurs séries typologiques servent un objectif académique en permettant aux spectateurs d’analyser les structures et motifs de l’architecture régionale, et en retraçant les particularités d’une époque révolue du design industriel. Mais elles furent aussi largement interprétées et appréciées comme œuvres d’art.
Thomas Ruff - r.phg 12, 2015. © Thomas Ruff
Prendre des photos vs. Créer des images
Le travail typologique des Becher a aussi inspiré de nombreuses notions abstraites et conceptuelles. L’effet de voir plusieurs images de formes similaires présentées ensemble, chacune cadrée de la même façon, éclairée de la même manière et prise dans les mêmes conditions, a suscité une gamme d’associations différentes chez les spectateurs. Les Becher croyaient qu’ils prenaient des photos, c’est-à-dire qu’ils capturaient la réalité et la présentaient aux spectateurs. Mais Thomas Ruff voyait qu’ils ne capturaient pas la réalité. Ils encadraient artificiellement un point de vue, éditeurs de ce qui est réel, et le présentaient aux gens d’un point de vue abstrait, fictif. Pour Ruff, ils ne prenaient pas des photos ; ils créaient des images.
Cette distinction, entre prendre et créer des images, a été essentielle dans le travail que Ruff a réalisé depuis qu’il a quitté la Kunstakademie Düsseldorf en 1985. Son œuvre initiale comprend des portraits stoïques de jeunes citoyens allemands, des portraits tout aussi stoïques de l’architecture allemande, et des photographies en vision nocturne de paysages urbains vides paysagers. Imprimées à une échelle massive, elles offrent aux spectateurs un niveau étonnant d’intimité avec leur sujet. Et pourtant, elles cachent autant qu’elles révèlent. Dans le cas de ses portraits, les traits physiques sont parfaitement nets, mais les expressions faciales ne révèlent rien de la véritable identité des modèles. De même, ses œuvres de bâtiments et ses images en vision nocturne ne reposent pas sur ce qu’elles montrent pour leur puissance, mais sur ce qui reste caché à l’objectif.
Thomas Ruff - jpeg ib01. © Thomas Ruff
L’appropriation
Un thème récurrent que Ruff explore depuis la fin des années 1980 est celui de l’appropriation. Parfois, la vision d’un artiste nécessite une collaboration. Parfois cette collaboration est invisible pour les spectateurs, comme lorsqu’un fabricant aide à construire une sculpture. D’autres fois, comme dans le cas de l’appropriation de contenu, lorsqu’un artiste emprunte un élément du travail d’un autre artiste, la collaboration est évidente. Qu’il s’agisse d’un rythme emprunté, d’un vers cité ou d’images pour un collage, l’appropriation peut être une sorte de raccourci qui aide un artiste à communiquer quelque chose plus directement que ce qui aurait été possible sans le contenu approprié.
La première fois que Ruff a utilisé l’appropriation, c’était à la fin des années 1980. Il voulait créer des œuvres abstraites du ciel nocturne, mais ne pouvait pas prendre de photos assez grandes avec son équipement habituel. Il chercha un télescope qu’il pourrait utiliser, mais aucun propriétaire d’un télescope assez grand ne lui permit d’y accéder pour prendre ses photos. Sa solution fut d’approprier des images existantes du ciel nocturne prises à l’Observatoire Européen Austral au Chili. Il manipula les photographies en agrandissant des zones sélectionnées pour modifier l’expérience de l’échelle du spectateur. Il agrandit ensuite les tirages à une taille massive, offrant une perspective super-amplifiée et illusionniste de l’univers. Dans un sens abstrait, ces pièces aplatissent tout, démocratisant la valeur de la figure et du fond de l’univers.
Thomas Ruff - r.phg.s.05.I (Gauche) et Thomas Ruff - r.phg.s.05.II, 2013. © Thomas Ruff
Contenu et contexte
Ruff a aussi utilisé l’appropriation de diverses manières pour explorer le potentiel abstrait et conceptuel de la photographie. Dans une série intitulée Nus, il a approprié des photographies pornographiques trouvées sur Internet. Il a manipulé la couleur et la netteté de ces images et les a agrandies, les déformant au point que les personnes deviennent anonymes, des champs de couleur flous. Dans certains cas, il a déconstruit ces images jusqu’à ce qu’elles perdent entièrement leurs qualités objectives et puissent être appréciées uniquement selon leurs éléments formels de composition.
Dans un projet appelé Jpegs, Ruff a approfondi la montée de la photographie numérique en s’appropriant des images numériques trouvées dans les actualités, telles que des images de guerre, et en les agrandissant jusqu’à ce qu’elles soient pixellisées presque au-delà de la reconnaissance. Lorsqu’on les regarde de près, ces pièces massives perdent l’impact émotionnel de leur contenu. Plutôt que d’être consommées pour leur pertinence sociale, politique ou culturelle, elles peuvent être vues comme des collections de formes géométriques, de lignes et de couleurs. Normalement, une image pixellisée serait considérée de faible qualité. Mais ces pièces massives pixellisées sont de la plus haute qualité en tant que photos abstraites. Dans les séries Nus et Jpegs, Ruff nous confronte vivement à l’idée abstraite sous-jacente à l’œuvre : le pouvoir décroissant du contenu dans un monde numérique.
Thomas Ruff - Nus, bu04, 2001. © Thomas Ruff
Abstraction photographique numérique
Dans l’esprit des pionniers de la photographie abstraite, Thomas Ruff a aussi expérimenté les photogrammes. Essentiellement, un photogramme est une photographie prise sans appareil photo. Un exemple simple serait un objet posé sur un papier photosensible au soleil. Le papier s’assombrirait sauf là où se trouve l’objet, créant une sorte d’image d’ombre inversée de l’objet sur la surface. Des artistes comme Man Ray et László Moholy-Nagy ont exploré le potentiel abstrait du photogramme il y a près d’un siècle. Et la même technique est employée aujourd’hui dans les photogrammes abstraits et faits à la main d’artistes comme Tenesh Webber.
Mais Thomas Ruff a trouvé que la méthode traditionnelle du photogramme freinait son processus. Elle est longue, et si la composition est ratée, il faut recommencer depuis le début. Elle limite aussi la taille du tirage final. Ruff a donc créé un logiciel qui simule le processus du photogramme. Il peut faire des modifications rapidement et agrandir le produit fini à n’importe quelle dimension. Ruff a aussi exploré plusieurs autres méthodes de construction d’images photographiques abstraites numériques. Pour sa série Zycles, il a utilisé un logiciel de modélisation informatique pour visualiser des processus mathématiques. Et dans ses séries Cassini et ma.r.s, il a combiné appropriation et manipulation numérique, créant des paysages astronomiques abstraits qui ressemblent à ce qu’il appelle des compositions post-suprématistes.
Thomas Ruff - ma.r.s 18, 2011 (Gauche) et Thomas Ruff - ma.r.s 11, 2010 (Droite). © Thomas Ruff
Contenu vs. Composition
Tout au long de son œuvre, Thomas Ruff remet en question la définition de l’authenticité et de l’objectivité en photographie. Parfois ses pièces sont clairement abstraites, comme avec ses photogrammes. D’autres fois, il est plus difficile de voir le côté abstrait de l’œuvre car nous sommes tellement captivés par l’échelle et le contenu des images. Mais dans chacune de ses séries, le sous-texte non exprimé de l’œuvre est le point central. Nous ne sommes pas censés nous concentrer sur l’image objective autant que sur le médium, le contexte, la perspective et l’idée.
L’expression ultime de ses thèmes se manifeste dans sa série Anderes Porträt, pour laquelle il a utilisé une machine qui combine des croquis policiers pour créer une image composite d’un visage. Ruff a alimenté la machine avec des photographies, créant des images imaginées, construites, combinant des visages humains masculins et féminins. Comme pour tout son travail, cette série ne porte pas sur le fait qu’une photographie soit authentique ou artificielle. Il ne s’agit pas de savoir si elle est construite ou reconstruite. Il s’agit de nous. Il s’agit de la façon dont nos yeux voient, et dont notre cerveau interprète ce qui est précieux, ce qui est possible, et ce qui est réel.
Image en vedette : Thomas Ruff - zycles 4080, 2009. © Thomas Ruff
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






