
Un Hommage Abstrait à Walt Disney, Courtesy Bertrand Lavier
Une petite sélection d’œuvres de l’artiste français Bertrand Lavier est au cœur de la dernière exposition dans le lieu londonien de 60 mètres carrés de la galerie Kamel Mennour, basée à Paris. Intitulée Walt Disney Productions, cette exposition de boutique présente une sélection légère et accrocheuse d’œuvres issues d’une série sur laquelle Lavier a commencé à travailler en 1984, inspirée d’une bande dessinée Disney de 1977. La bande dessinée s’intitulait « Traits Très Abstraits », et portait le sous-titre « Mickey et le Voleur Artiste ». Publiée dans le numéro 1279 du Journal de Mickey, elle racontait l’histoire de Mickey et Minnie Mouse partant en visite dans un musée d’art moderne. Lors de la visite, Mickey aide à déjouer un vol d’œuvres d’art. L’histoire a été illustrée par le dessinateur de bande dessinée italien primé Sergio Asteriti. Né en 1930, Asteriti a obtenu son diplôme d’art en 1952 et envisageait une carrière dans la publicité. Au lieu de cela, il est devenu un illustrateur de bande dessinée à succès, travaillant finalement pour Disney. Dans « Mickey et le Voleur Artiste », Asteriti a eu l’occasion de mettre à profit sa formation en beaux-arts en remplissant le musée d’art moderne de la bande dessinée avec des peintures et sculptures imaginaires. Aucune des œuvres du musée de la bande dessinée ne repose sur quelque chose de précis. Elles sont toutes issues de l’imagination d’Asteriti. Néanmoins, elles transmettent une remarquable diversité d’expressions modernistes. Des sculptures biomorphiques se mêlent à des compositions abstraites géométriques, des peintures minimalistes, des pièces surréalistes envoûtantes et des peintures expressionnistes abstraites. Lorsque Bertrand Lavier a découvert cette bande dessinée, il est devenu fasciné par ces œuvres dessinées. Bien qu’elles soient secondaires à l’intrigue, Lavier y a vu une expression de la réalité sous-jacente de l’abstraction moderniste. Il s’est attelé à les reproduire, les transformant d’images de fond en œuvres d’art sérieuses, dignes d’une considération propre.
Les Ambiguïtés de la Réalité
Lavier explore la nature de la relation entre les gens et les objets du quotidien depuis le début de sa carrière artistique au début des années 1970. Dans une première série d’œuvres, il recouvrait divers objets ordinaires, tels que des réfrigérateurs et des voitures, de couches épaisses de peinture. Il choisissait la même couleur que celle utilisée à l’origine pour colorer l’objet. Ces objets restaient tous parfaitement fonctionnels en tant que tels, ils étaient simplement recouverts d’une couche supplémentaire de pigment. En les peignant puis en les plaçant dans une galerie ou un musée, il jouait simplement avec le contexte — brouillant leur fonction première avec leur capacité à fonctionner aussi comme quelque chose de purement esthétique. Un réfrigérateur recouvert de peinture est-il techniquement une peinture ? Ou s’il est placé sur un socle, est-ce une sculpture ? À quel moment un matériau ou un objet cesse-t-il d’être ce qu’il était pour devenir une œuvre d’art ? L’art est-il plus que du simple contexte ?
Lavier a approfondi cette réflexion en commençant à empiler ses objets peints les uns sur les autres. Une fois, il a placé un réfrigérateur peint sur un coffre-fort peint. Le réfrigérateur est devenu moins fonctionnel, car il était trop haut pour être utilisé. Le coffre-fort restait fonctionnel en tant que coffre puisqu’il était posé au sol. Le coffre-fort a aussi, en essence, adopté une seconde fonction : il est devenu un socle pour le réfrigérateur — un protecteur théorique de la valeur académique et culturelle de l’objet qu’il soutenait. D’une certaine manière, ces expériences prolongent les questionnements initiés par des artistes comme Marcel Duchamp et Robert Rauschenberg, qui ont créé des ready-mades et réfléchi à la valeur et au sens des objets trouvés. Ils interrogent la nature ambiguë des choses et posent des questions sur les relations : comment les matériaux et objets changent lorsqu’ils sont réunis de manière inattendue.

Bertrand Lavier - Vue de l’exposition Walt Disney Productions, kamel mennour, Londres, 2018 © ADAGP Bertrand Lavier, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de kamel mennour, Paris/Londres
Plus Fin que la Fiction
Les objets présentés dans Walt Disney Productions ajoutent plusieurs couches conceptuelles aux idées principales sur lesquelles Lavier travaille. En donnant forme à une série d’œuvres d’abord dessinées en arrière-plan d’une bande dessinée, il soulève les questions d’appropriation et d’auteur. Il reformule aussi les interrogations posées par des artistes comme Picasso, Picabia et Lichtenstein, sur la possibilité d’élever des images médiatiques banales au rang de beaux-arts. Ce qui m’intéresse le plus dans ce corpus, c’est la manière dont Lavier inverse la nature de l’abstraction et de la figuration. Habituellement, un objet existe dans le monde réel, puis un artiste le copie, créant ainsi une sorte de reproduction abstraite de quelque chose de concret. Ici, Lavier a créé une série d’objets figuratifs réels à partir d’une série d’approximations imaginaires de ce qu’un illustrateur de bande dessinée croyait que les lecteurs reconnaîtraient comme de l’art abstrait. Ce sont des manifestations figuratives de dessins conceptuels du trope de l’abstraction.
Ces objets présentés dans Walt Disney Productions sont-ils donc figuratifs ou abstraits ? Il est impossible de trancher, ce qui rappelle la question initiale posée par Lavier avec ses réfrigérateurs peints, à savoir si les concepts académiques des beaux-arts dépendent finalement uniquement du contexte. Les banalités du quotidien sont si souvent destinées à entraîner les gens à croire aux séparations. Nous nous séparons des autres selon le contexte et la perception ; nous séparons le travail du jeu, l’art du dessin, l’art mineur de l’art majeur, le corps de l’esprit, l’abstraction de la figuration, et ainsi de suite. Ces peintures et sculptures, transposées des pages d’une bande dessinée et portées à l’existence dans l’espace physique, possèdent une qualité unificatrice. Elles répondent à une question universelle — la réalité ultime que Lavier révèle avec elles est que chaque objet et chaque image peut accueillir plusieurs identités, tout comme chacun de nous. Bertrand Lavier : Walt Disney Productions est visible à la galerie Kamel Mennour, 51 Brook Street, Londres, jusqu’au 7 avril 2018.
Image en vedette : Bertrand Lavier - Vue de l’exposition Walt Disney Productions, kamel mennour, Londres, 2018 © ADAGP Bertrand Lavier, avec l’aimable autorisation de l’artiste et de kamel mennour, Paris/Londres
Par Phillip Barcio






