
Peinture et dépeinture de Callum Innes
Le peintre écossais Callum Innes est un artiste idéal pour attirer notre attention en ces temps, disons, apocalyptiques. Après tout, le mot apocalypse, en grec ancien, signifie seulement dévoiler ou révéler. Si notre association contemporaine avec ce mot évoque des images de catastrophe dans notre esprit, cela peut être en soi une révélation sur l’importance qu’il y a à ce que certaines choses ne soient pas dévoilées. Je suis heureux de qualifier Innes de peintre apocalyptique précisément parce que son œuvre, à mon avis, parle avant tout de révélation. C’est une idée inscrite dans sa réputation d’« anti-peintre ». Il a gagné ce surnom à cause de son procédé, qui semble au premier abord être l’inverse de celui des autres peintres. Il commence chaque œuvre en appliquant une couche monochrome de peinture sur sa surface, puis passe à plusieurs reprises sur la zone peinte avec de la térébenthine. Bien que techniquement il ajoute continuellement des couches de médium à l’image, la nature de ce médium est d’enlever ce qui se trouvait auparavant à la surface. Chaque anti-peinture pourrait être considérée comme une relique d’un moment clé de son procédé — un instant figé de révélation esthétique. Il est aussi, cependant, tentant d’y voir plus que cela. La couche monolithique et opaque que construit d’abord Innes dans son atelier ; la façon dont une façade apparemment incorruptible se dissout complètement en un désordre dégoulinant dès la première introduction d’un solvant ; la prise de conscience de la véritable complexité de la structure et des couches cachées dans ce qui semblait d’abord simple et unifié ; la réalisation que très peu de choses sont permanentes au final — comment ne pas voir quelque chose de révélateur sur notre époque contemporaine dans la poésie de ce procédé ? Pourtant, comme Innes sera sans doute le premier à le souligner, ces anti-peintures apocalyptiques ne sont pas des déclarations politiques, ni des allégories. Ce sont de simples rappels matériels que le temps ne s’épuisera jamais, et que rien n’est jamais achevé.
Le temps ne s’épuisera jamais
Beaucoup de personnes décrivent Callum Innes comme un artiste du procédé. Si cette expression semble un peu insuffisante, c’est peut-être parce que rien dans les arts ne naît autrement que par un procédé. Chez Innes, cela signifie que le procédé est l’œuvre. La peinture elle-même, en tant qu’objet, n’est importante que dans la mesure où elle nous rappelle le procédé. La meilleure façon de comprendre est de regarder Innes travailler dans son atelier. Sur le site Artimage, il y a une belle vidéo d’Innes, réalisée par le photographe français Gautier Deblonde. La vidéo ne montre que la méthode. Elle témoigne du procédé, et de la rigueur avec laquelle Innes le prend. On voit Innes commencer par appliquer de la peinture sur une surface dans le but de matérialiser une idée qu’il a sur la couleur et la forme. Alors qu’il peint un carré ou un rectangle sur cette surface principale, le pigment éclabousse aussi le mur et le sol — des ondulations visuelles et matérielles dans l’espace-temps que l’on pourrait aussi considérer comme faisant partie de l’œuvre. À mesure que le pigment s’accumule sur la surface principale et que la couleur s’intensifie, on pourrait croire que la peinture pourrait être retirée du mur à ce moment précis et vendue comme une monochrome. Personne ne douterait de son statut d’œuvre complète. Pourtant, à cet instant même, Innes commence à utiliser la térébenthine.

Callum Innes - Peinture Exposée Violet Bleu Rouge Oxyde, 2019, Huile sur lin, 110 x 107 cm / 43,3 x 42,1 po. Galerie Kerlin
Chaque nouveau passage de son pinceau imbibé de térébenthine fait littéralement s’évaporer des couches supplémentaires de pigment dans l’air. La térébenthine éclabousse aussi le sol et les murs, rongeant la peinture qui a éclaboussé ces surfaces, ainsi que les surfaces elles-mêmes. En regardant, ce qui a commencé comme une peinture évolue en une anti-peinture. Innes, quant à lui, semble guetter les signes de la transformation qu’il espérait provoquer. Même en réalisant cette œuvre, il projette son regard en arrière et en avant dans le temps, se rappelant chaque autre anti-peinture qu’il a jamais faite, se souvenant de ce qu’elle est devenue une fois sortie de l’atelier, de ce que les gens en ont dit lors de son exposition, et de son apparence lorsqu’il l’a lui-même finalement vue accrochée à un mur nu sous les lumières de la galerie. En naviguant dans ce procédé, il ne fait pas que des choix esthétiques arbitraires. Il se demande où cette œuvre s’inscrit parmi toutes celles qu’il a faites ou qu’il fera jamais. Il combat le démon le plus commun auquel tout artiste est confronté : le temps.

Callum Innes - Sans Titre, 2017, pastel sur papier Two Rivers, 76 x 61 cm sans cadre / 96 x 81 cm encadré. Galerie Kerlin
Rien n’est jamais achevé
La relique qui naît dans l’atelier ne représente qu’une phase de ce procédé. Bien longtemps après qu’Innes l’ait terminée, elle continue d’interagir avec les spectateurs pour susciter des échanges — des échanges qui deviendront des souvenirs même si la lumière, l’humidité, la chaleur, la poussière et la moisissure continuent d’user la surface et de la reconstruire. L’hypothèse la plus basique que nous faisons tous en voyant une œuvre dans une galerie ou un musée est que l’œuvre est achevée. Regarder Innes travailler soulève la question cruciale : selon quels critères un artiste pourrait-il juger qu’une œuvre est complète ? Pour créer avec succès quelque chose de durable, une œuvre doit être plus qu’un instantané. Elle doit marquer le temps, sans rester figée dans le temps. Beaucoup d’artistes ne se sentent jamais vraiment satisfaits de leur travail. Ils se tourmentent à propos des modifications qu’ils aimeraient encore y apporter, même après la vente. Il y a une bonne raison à cela : parce que c’est vrai, aucune œuvre n’est jamais achevée.

Callum Innes - Monologue 1, 2012, huile sur toile, 210 x 205 cm / 82,7 x 80,7 po. Galerie Kerlin
En regardant Innes travailler, nous voyons un artiste qui a surmonté le problème du temps en maîtrisant la technique ; un artiste plein d’humour et de courage, pour qui le procédé est clairement l’essentiel — l’action ; l’intuition ; l’acte créatif. Il semble savoir que tant que l’œuvre existe, elle ne sera jamais achevée. Il s’arrête simplement lorsque ce qu’il fait l’a mené, lui l’artiste, à l’endroit où il peut faire quelque chose de nouveau. Voir la légèreté avec laquelle il entre dans cette négociation, et la facilité avec laquelle il laisse derrière lui une anti-peinture pour passer à la suivante, suggère que nous devrions faire de même. Au lieu d’analyser ce que nous voyons maintenant, nous devrions nous laisser entraîner dans les couches de temps projetées en arrière et en avant dans son œuvre. L’anti-peinture est un rappel que la révélation est un procédé.
Image en vedette : Callum Innes - Gris Payne / Jaune Chrome 2011, aquarelle sur Canson Heritage 640 g/m², 56 x 77 cm / 22 x 30,3 po. Galerie Kerlin
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






