
James Siena – Pas votre artiste abstrait typique
Regarder une peinture de James Siena, c’est se laisser entraîner dans un labyrinthe sinueux et méthodique de couleurs et de lignes. Il n’y a pas d’image à contempler. À la place, il y a une zone transcendante dans laquelle errer. Surface, espace et lumière se fondent en vibrations visuelles jusqu’à ce que l’esprit soit contraint de choisir entre analyse et acceptation. L’acte simple d’un regard patient est rarement récompensé avec autant de générosité. Si regarder ces enchevêtrements de couleurs et de lignes est hypnotique, imaginez les peindre. La pénibilité du travail, surtout dans les œuvres récentes de grande taille que Siena a réalisées, est difficile à imaginer. Imaginer Siena dominant l’une de ses surfaces en ajoutant ligne après ligne me rappelle beaucoup « A Line Made By Walking » (1967), l’une des premières œuvres de Land Art du sculpteur britannique Richard Long. Pour la réaliser, Long a marché à plusieurs reprises d’avant en arrière sur la même parcelle d’herbe. Il se souvient plus tard : « Je voulais faire de la nature le sujet de mon travail, mais d’une manière nouvelle. Mon premier travail réalisé en marchant était une ligne droite dans un champ d’herbe, qui était aussi mon propre chemin, menant ‘nulle part’ ». D’une certaine manière, Siena trace des lignes qui ne mènent nulle part, et dans ce processus, comme Long, il attire moins l’attention sur l’œuvre achevée elle-même, et davantage sur la planification et le travail humain impliqués dans sa réalisation. De même, les compositions sinueuses que Siena crée évoquent des liens avec le chef-d’œuvre d’Alberto Burri, son « Grande Cretto ». Sculpté dans la surface même de la planète, son labyrinthe de fissures linéaires oblige les spectateurs à choisir : ils peuvent soit marcher à travers, soit s’éloigner suffisamment pour les contempler. Les deux expériences sont totalement différentes et mutuellement exclusives. De même, nous pouvons reculer et fixer une peinture de James Siena, ou nous approcher pour tenter de naviguer dans ses enchevêtrements linéaires. Les expériences sont très différentes, bien que toutes deux offrent la possibilité d’un pur plaisir.
Penser et ressentir
Siena parle de sa pratique picturale en deux termes distincts : provoquer la pensée et susciter le sentiment. Pour le spectateur, la dichotomie est évidente. Les lignes et formes que nous voyons déjouent toute ressemblance avec la réalité, et pourtant nous ne pouvons nous empêcher de penser à ce qu’elles pourraient être, ce qu’elles pourraient représenter ou signifier. Nous réfléchissons à leur mode de fabrication et à leur composition. En même temps, nous nous lassons de penser. Lorsque nous nous permettons simplement de ressentir, nous commençons à croire qu’il se passe plus de choses que ce que la cognition peut reconnaître. Le ressenti des motifs s’impose — il peut être harmonieux ou dissonant. Le ressenti des relations de couleurs nous met en contact avec des forces inconnues — elles peuvent apporter joie ou peut-être répulsion. Dans cet état de demi-pensée et demi-ressenti, nous avons la chance de simplement lâcher prise. Regarder dans la peinture, ou à travers elle, comme on pourrait le faire avec un champ de couleur de Rothko, offre une libération qui est un pur plaisir.

James Siena - Tanagra, 2006. Lithographie. Composition (irrégulière) : 73,4 x 109,7 cm (28 7/8 x 43 3/16"). Feuille : 75 x 111,4 cm (29 1/2 x 43 7/8"). Universal Limited Art Editions, Bay Shore, NY. Don d’Emily Fisher Landau. Collection MoMA. © 2019 James Siena
Pourtant, lorsqu’il parle de la différence entre penser et ressentir, Siena ne parle pas seulement de nous, les spectateurs. Il fait aussi référence à sa propre méthode artistique. Cela ne semble pas évident, mais chacune de ses peintures est planifiée à l’avance — il élabore un système qui détermine la structure de la composition, ce qu’il appelle un « algorithme visuel ». Siena suit ce système jusqu’à ce que la peinture s’achève d’elle-même. C’est la phase de la pensée. Pourtant, le processus est inévitablement modifié par les limites de son esprit et de son corps. Le plan peut être mécanique, mais lui, en tant qu’artiste, ne l’est pas. Ses mains ne peuvent pas exécuter avec la même précision qu’une machine, ni son esprit rester parfaitement concentré tout au long de la réalisation d’une peinture. L’œuvre est une collaboration entre plan et action ; entre la prévoyance d’un algorithme et les substitutions imposées par la fragilité humaine. En jeu se trouve un commentaire abstrait sur notre époque : la fin de l’ère de l’information et l’aube de l’ère de l’imagination.

James Siena - Douze lobes dentelés non-organisme, 2013. Émail sur aluminium. 48,9 x 38,4 cm (19 1/4 x 15 1/8"). Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pace. Photo par Tom Barratt.
Créer et travailler
Une des difficultés que je rencontre parfois en regardant une peinture de James Siena est de savoir quand et où arrêter mon regard. Aucune partie de l’image ne se détache jamais comme point focal. Il n’y a pas de sujet, il n’y a que la matière. Cela témoigne du dévouement de Siena envers la continuité de son travail. Il a déjà parlé du temps, et de l’idée que lorsqu’on est engagé dans un processus qui prend du temps, chaque seconde est aussi importante que toutes les autres. Il insuffle à ses peintures cette même philosophie, mais dans un sens visuel. L’image est un enregistrement du temps. Aucun moment dans la création de l’œuvre n’a été plus important qu’un autre, et aucun élément de l’image ne s’impose comme plus important qu’un autre, bien que chacun soit unique.

James Siena - Dr. Michelle Carlson, 2011-2014. Émail sur aluminium. 48,9 x 38,7 cm (19-1/4″ x 15-1/4″). Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Pace. © 2019 James Siena
La continuité de son travail se prolonge dans la continuité de sa pratique, alors que Siena passe avec profusion d’une peinture à l’autre. Sa production effrénée l’a poussé à évoluer vers des peintures plus grandes avec des motifs plus complexes, mais les fondements de sa méthode perdurent. Sa complexité croissante témoigne de maturité et de dévouement. Pour un artiste, faire la même chose encore et encore est difficile, en variant une action de manière subtile tout en restant fidèle au concept de répétition. L’imagination et l’inventivité doivent se trouver dans des lieux toujours plus nuancés. Un artiste comme Siena, qui n’a pas d’assistants, ne doit pas se demander pourquoi ces lignes sont tracées, ni pourquoi ces systèmes sont inventés, mais il doit simplement se réjouir de la création et de l’invention. De même, pour les spectateurs, s’engager dans la contemplation de telles œuvres exige une dévotion égale à la simplicité, une égale fidélité à l’imagination et une égale ouverture à la joie.
Image en vedette : James Siena - Coalition, 2011. Lithographie à onze couleurs. 57,1 x 45,7 cm (22,50 x 18,00 pouces). Édition de 21. © 2019 James Siena
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






