
Pas de frontière entre réalité et imagination - Katharina Grosse au Gagosian
Katharina Grosse est sans doute l'artiste la plus sincère de notre époque. Je dis cela parce que, lorsqu'une équipe de tournage du documentaire Art21 lui a demandé pourquoi elle réalise ce type d'œuvres, Grosse a répondu : « J'aime vraiment regarder les choses, et je veux quelque chose de chouette à regarder, alors je fais cela pour moi-même. Je me divertis. Je m'amuse. » Une telle simplicité ; une telle franchise — c'est rare dans l'art contemporain. En admettant qu'au cœur de sa pratique, elle essaie simplement de faire quelque chose pour elle-même, pour se divertir et s'amuser, pour se donner quelque chose de chouette à regarder, elle nous libère aussi, en tant que spectateurs, pour que nous puissions nous détendre face à son travail. Nous ne sommes pas obligés d'y chercher un sens, ni même de le comprendre autrement que visuellement. C'est un cadeau si généreux. Mais c'est aussi un cadeau trompeur, car en réalité, les œuvres que crée Grosse sont tout sauf simplistes. Les procédés et méthodes par lesquels elle les fait naître sont complexes, et les produits finis sont eux-mêmes multiples et superposés, tant dans leur présence physique que dans leurs aspects contemplatifs. Grosse en est bien consciente, bien sûr. Cette citation se poursuit d'ailleurs, car Grosse ajoute que son processus est aussi « une série de tours que je me joue à moi-même ou aux autres. Je suis la farceuse, je suppose. » Son exposition actuelle, Prototypes de l’Imagination, visible jusqu’au 27 juillet chez Gagosian Britannia Street, Londres, rappelle élégamment ces deux facettes de ce que fait Grosse. Avec un nombre relativement restreint d’œuvres, elle est assez simple et directe. Puisque la plupart des œuvres sont des peintures bidimensionnelles accrochées aux murs, elle est aussi assez sobre comparée à la plupart de ses autres expositions récentes. Indéniablement, le travail est présenté de manière agréable à regarder. Il est amusant, divertissant et beau. Pourtant, de manière subtile, cette installation décontractée est aussi une invitation à pénétrer un monde beaucoup plus profond et plus intense. C’est une sorte de tour. L’œuvre nous berce en nous faisant croire qu’elle est exactement ce qu’elle semble être, puis elle nous entraîne dans un monde magique où, comme le dit Grosse, « il n’y a pas de frontière entre la réalité et l’imagination. »
Entre penser et agir
La plupart des spectateurs connaissent Grosse non pas tant par ses peintures, mais par ses installations sculpturales de grande envergure. Conçues pour interagir avec les environnements spécifiques où elles sont exposées, ses installations sont un festin pour les yeux. Elles ressemblent souvent à une manifestation physique grandiose de gestes picturaux, comme si des formes abstraites, gestuelles et des traces de pinceau avaient jailli de la surface d’une peinture, devenant des manifestations biomorphiques de couleurs vivantes dans l’espace. Parfois, Grosse peint sur de vrais objets issus de la nature ou du monde architectural, comme des arbres ou des bâtiments, transformant ces objets avec sa peinture comme un écrivain de fiction crée un monde imaginaire à partir d’éléments pleinement réels.

Katharina Grosse : Prototypes de l’Imagination, vue de l’installation chez Gagosian Britannia Street, Londres. Œuvres © Katharina Grosse et VG Bild-Kunst, Bonn. Photo : Lucy Dawkins
Les aspects inclassables de ses installations rendent parfois difficile la description de Grosse. Est-elle peintre, sculptrice, artiste d’installation ou artiste publique ? Quant à sa propre vision de la question, elle déclare : « Suis-je peintre, suis-je sculptrice ? Je ne sais pas. Je parle au monde en peignant dessus, ou avec lui, ou dedans. Il y a une collision d’éléments avec l’image peinte. Quelque chose naît de cette collision qui ne peut plus être séparé. » C’est tout ce qui importe vraiment dans son travail. C’est une collision d’éléments dans l’espace, où la nature, l’architecture, le procédé, les formes et la couleur se combinent en quelque chose de beau et de nouveau, plus spectaculaire que la somme des parties.

Katharina Grosse : Prototypes de l’Imagination, vue de l’installation chez Gagosian Britannia Street, Londres. Œuvres © Katharina Grosse et VG Bild-Kunst, Bonn. Photo : Lucy Dawkins
Dimensions invisibles
Dans Prototypes de l’Imagination chez Gagosian, on dirait que Grosse a repris les leçons apprises de ses installations monumentales pour les appliquer à des surfaces bidimensionnelles. Mais les peintures sont tout sauf plates. Grosse a transformé leurs surfaces en espaces illusionnistes où des mondes semblent jouer à cache-cache avec le spectateur. Grosse dit que les images « condensent les caractéristiques de la réalité. » C’est une description juste, car elles semblent contenir des dimensions infinies compressées en quelque chose que nos yeux et notre esprit peuvent à peine contenir. Mais le point d’orgue de l’exposition est une immense peinture sans titre (212 5/8 × 822 13/16 × 104 5/16 pouces) suspendue au plafond. Elle est accrochée assez loin du mur pour que les visiteurs puissent passer derrière, nous donnant la chance de considérer sa nature bidimensionnelle des deux côtés. Cette peinture proclame le monde caché qui existe aussi sur les autres peintures accrochées aux murs. Et pourtant, elle retombe aussi sur le sol, de sorte qu’une partie d’elle reste encore invisible.

Katharina Grosse : Prototypes de l’Imagination, vue de l’installation chez Gagosian Britannia Street, Londres. Œuvres © Katharina Grosse et VG Bild-Kunst, Bonn. Photo : Lucy Dawkins
Un geste simple, mais aussi si profond — Grosse ne nous montre qu’une partie de ce qui existe. Notre point de vue est la clé, non seulement pour déverrouiller ce que nous savons de ces images, mais aussi de nous-mêmes, des autres, de l’univers. C’est peut-être ce que Grosse veut dire quand elle affirme qu’« il n’y a pas de frontière entre la réalité et l’imagination. » Notre imagination n’est qu’un aperçu de ce qui n’a pas encore été réalisé. C’est un regard derrière l’image vers un monde caché. En nous invitant à voir au-delà de ce qui est normalement visible, Grosse nous invite à reconnaître les nombreuses dimensions qui pourraient exister autour de nous. Bien que ce soit l’exposition la plus simple et la plus directe de son travail depuis des années, c’est en même temps une parfaite expression de son idée que l’être humain vit à la fois dans le monde et en le regardant — que nous habitons le monde et interagissons avec lui en même temps.
Image en vedette : Katharina Grosse : Prototypes de l’Imagination, vue de l’installation chez Gagosian Britannia Street, Londres. Œuvres © Katharina Grosse et VG Bild-Kunst, Bonn. Photo : Lucy Dawkins
Par Phillip Barcio






