
Revisiter le champ de couleurs et l'Op Art du célèbre artiste polonais Wojciech Fangor
Wojciech Fangor avait un don pour exprimer à la fois la simplicité et la profondeur dans son art. Formé à l'origine comme artiste réaliste dans sa Pologne natale dans les années 1930, il a passé les premières années de sa carrière à devenir un peintre figuratif habile, un graphiste et un architecte. Après la Seconde Guerre mondiale, comme beaucoup de ses contemporains polonais, il consacra ses efforts à créer des images promouvant le Réalisme socialiste. Pourtant, avec le temps, il élargit son intérêt au-delà de la peinture figurative, et c’est finalement son travail abstrait qui assura sa réputation comme l’un des artistes polonais les plus influents du XXe siècle. Son chemin vers l’abstraction commença dans les années 1950, lorsqu’il commença à explorer les manières dont les compositions peintes pouvaient affecter la perception que les spectateurs ont de l’espace physique. Les œuvres abstraites issues de cette recherche sont ses réalisations les plus emblématiques. Plusieurs d’entre elles furent incluses dans l’exposition majeure de 1965 au MoMA The Responsive Eye, qui introduisit l’Op Art dans l’imaginaire public. (Fangor fut le seul peintre né en Pologne inclus dans cette exposition.) Axées sur des cercles, des diagonales et des formes ondulées, ces peintures attirent l’œil à percevoir le mouvement. Des nuances apparaissent aux bords où les formes se dissolvent. Les subtilités des relations de couleurs atténuées inspirent la contemplation des vides environnants. Avec ces œuvres, Fangor fit le lien entre les illusions visuelles habituellement associées à l’Op Art et l’espace mental introspectif lié à la peinture de champs colorés. Une sélection des œuvres que Fangor exposa dans The Responsive Eye sera bientôt de nouveau visible, à partir du 19 avril 2018, lors de l’exposition inaugurale chez Heather James Fine Art New York. Wojciech Fangor : Les débuts des années 1960 promet de reconnecter les spectateurs contemporains avec la conversation que Fangor a commencée il y a plus d’un demi-siècle sur les mystères abstraits de la couleur, de la forme et de l’espace pictural.
L’agencement de l’espace
Fangor arriva à son appréciation de l’abstraction par une voie très concrète. Une gare lui montra la voie. Il collaborait avec deux architectes pour repenser les espaces souterrains du système ferroviaire central de Varsovie. Leur but était de rendre l’espace plus humain et moins étouffant. Fangor eut l’idée de placer des mosaïques abstraites dans les murs de pierre en utilisant un schéma de couleurs qui évoluerait progressivement au fur et à mesure que les voyageurs se hâteraient dans la gare. Le mouvement cinétique des passants activait les images sur les murs, créant une expérience esthétique dynamique qui faisait que les gens se sentaient plus liés à leur environnement. Son travail de conception de la station de métro inspira Fangor à réimaginer l’expérience des spectateurs lors d’une exposition d’art. Plutôt que de concevoir les expositions comme des occasions pour les gens de rester immobiles devant des œuvres uniques, il se demanda comment il pourrait activer l’espace d’exposition de manière similaire à celle dont il activait la station de métro.

Wojciech Fangor - #6, 1963, 155,6 x 130,2 cm, Huile sur toile, © Wojciech Fangor, avec l’aimable autorisation de Heather James Fine Art New York
La solution qu’il imagina fut révélée lors de son exposition de 1958 Étude spatiale, qui fit ses débuts au Salon « Nowa Kultura » à Varsovie. L’exposition est considérée comme l’un des premiers exemples d’installation environnementale. Pour créer l’œuvre, Fangor collabora avec Stanisław Zamecznik, l’un des architectes du projet de métro. Ensemble, ils conçurent un scénario dans lequel les spectateurs d’art seraient libres de se déplacer à travers un espace, expérimentant des éléments esthétiques en chemin. Leur mouvement serait aussi important pour leur expérience que l’art lui-même. Fangor créa 20 peintures abstraites pour l’installation. Il accrocha quatre des peintures au mur, et les 16 autres furent disposées dans la pièce sur des chevalets. Les images jouaient des tours optiques les unes avec les autres selon la perspective du spectateur. Chaque spectateur qui entrait choisissait son propre chemin à travers l’installation. En naviguant dans l’espace, les illusions optiques évoluaient. Leur expérience changeait selon leurs déplacements.

Wojciech Fangor - Noir et rose, 1960, 96,5 x 78,7 cm, Huile sur toile, © Wojciech Fangor, avec l’aimable autorisation de Heather James Fine Art New York
L’élimination de la surface
Fangor fit plusieurs découvertes en réalisant les œuvres abstraites pour l’installation Étude spatiale. Une découverte clé fut que lorsqu’il créait une composition optiquement abstraite, il percevait que l’image semblait se détacher de la surface et se projeter dans l’espace. Il appela ce phénomène « espace illusoire positif ». Il en vint à considérer le processus de création de cet espace illusoire positif comme l’élimination progressive de la surface. En d’autres termes, plus il pouvait créer d’espace illusoire avec une image, moins le spectateur percevait qu’il y avait une surface soutenant l’image — les formes semblaient flotter dans le vide entre la toile et les yeux du spectateur. Cette idée est au cœur de la plupart des images que Fangor montra dans The Responsive Eye, ainsi que celles exposées chez Heather James Fine Art New York.

Wojciech Fangor - Fuseau rose et noir, 1960, 99 x 75 cm, Huile sur toile, © Wojciech Fangor, avec l’aimable autorisation de Heather James Fine Art New York
L’illusion d’espace dans ces œuvres est renforcée par la manière dont Fangor floutait les bords de ses formes. Les couleurs spectrales s’estompent à mesure que les formes semblent se détacher de l’arrière-plan. Des anneaux concentriques semblent pulser ; une vague de couleur ondule sur une toile, semblant fluctuer devant l’œil ; une colonne verticale de croissants de lune paraît tomber au ralenti du ciel. Ces peintures possèdent une sensibilité cinétique nuancée. Plus on regarde de près les formes et plus on les fixe longtemps, plus elles semblent en effet flotter dans l’espace. À mesure que les formes deviennent plus dimensionnelles, les couleurs deviennent plus éphémères, et la surface s’efface au loin. Comparées au travail d’autres pionniers de l’Op Art tels que Bridgett Riley et Victor Vasarely, les peintures de Fangor sont subtiles. Pourtant, en parcourant l’immense étendue de son œuvre, il est évident qu’elles jouèrent un rôle vital dans son développement, et dans les découvertes que sa génération fit sur les mystères de la forme et de l’espace. Wojciech Fangor : Les débuts des années 1960 est visible chez Heather James Fine Art New York du 19 avril au 30 juin 2018.
Image en vedette : Wojciech Fangor - Carré 21, 1962, 90 x 90 cm, Huile sur toile, © Wojciech Fangor, avec l’aimable autorisation de Heather James Fine Art New York
Par Phillip Barcio






