
Sérieux et moins sérieux : Cristina Ghetti en 14 questions
LE RYTHME DE LA GÉOMÉTRIE
Chez IdeelArt, nous croyons que l’histoire d’un artiste se raconte autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’atelier. Dans cette série, nous posons 14 questions qui font le lien entre la vision créative et la vie quotidienne — mêlant regard professionnel et petites particularités personnelles qui rendent chaque artiste unique.
Aujourd’hui, nous explorons le monde vibrant et cinétique de Cristina Ghetti. Basée à Valence, Cristina mêle algorithmes numériques et peinture traditionnelle pour créer des œuvres pleines d’énergie. Découvrez sa passion pour la musique électronique, son approche "désordonnée" du croquis, et pourquoi elle pense que l’outil le plus important dans l’atelier d’un artiste est en fait la chaise.
Les questions pas si sérieuses
8 questions pour révéler les bizarreries inattendues et le quotidien de Cristina Ghetti.
Si votre art était une chanson ou un morceau de musique, qu’est-ce qui jouerait en fond ?
Parfois j’ai besoin de musique électronique comme Robert Babicz, parfois quelque chose de joyeux comme Metronomy, et parfois des pièces très méditatives comme Erik Satie ou de la musique orientale, cela dépend de mon humeur.
Quelle est une chose qui vous passionne ou vous intéresse beaucoup et qui n’a rien à voir avec l’art ?
Philosophie orientale, bouddhisme et hindouisme.

Cristina Ghetti - Double Wave Black - 2017
Café, thé, ou quelque chose de plus fort pendant que vous travaillez ? Ou juste de la lumière et du silence ?
Café pour toujours :)
Si vous pouviez rencontrer quelqu’un, vivant ou mort, qui serait-ce ?
Jésus, je pense que ce serait tellement beau de lui parler en personne.
Cristina Ghetti - S/T - 2020
Si vous n'étiez pas artiste, que feriez-vous ?
Si je n'avais pas été artiste, j'aimerais être jardinier ou faire quelque chose en lien avec le soin ou le sauvetage des animaux.
Pouvez-vous partager une courte histoire ou un moment de votre vie qui a eu un fort impact sur votre parcours d'artiste ?
Un tournant important a été le jour, pendant mes études en école d'art, après deux ans à dessiner et peindre des natures mortes, où un professeur m'a permis de faire du travail abstrait. Ce fut une joie absolue et quelque chose que j'attendais depuis le début.
Un autre tournant a été le jour où j'ai fait face à une œuvre de Rothko, j'ai commencé à pleurer et j'ai réalisé à quel point nous sommes bénis en tant qu'artistes.
Cristina Ghetti - Mareas - 2024
À quoi ressemble une bonne journée pour vous, en dehors de l'atelier ?
Une journée ensoleillée, dans la nature, une promenade sur la plage ou en montagne... Heureusement, nous avons les deux à Valence !
Y a-t-il quelque chose chez vous qui surprendrait probablement les personnes qui connaissent votre travail uniquement à travers votre art ?
Peut-être que mon art paraît plus sérieux que ce que je suis vraiment : j'adore faire la fête et je suis un peu clown aussi !
Cristina Ghetti - Pinky - 2018
L'interview (plus) sérieuse
6 questions pour approfondir les idées, expériences et espoirs qui façonnent le parcours créatif de Ghetti.
Quels thèmes ou questions reviennent sans cesse dans votre travail ?
Plusieurs idées récurrentes sont présentes dans mon travail, apparaissant de manière constante à travers tous mes processus matériels. Ces idées ne se manifestent pas comme des thèmes explicites mais comme des principes opératoires qui façonnent la manière dont l'œuvre est créée et vécue.
Répétition
La répétition dans mon travail fonctionne comme une méthode. Chaque geste répété accumule temps et attention ; la répétition devient une manière de penser en agissant.
Erreur, déviation et contingence
Les petites irrégularités, désalignements, résistances matérielles et légers échecs ne sont pas corrigés mais intégrés. L'erreur agit comme une force productive, révélant les limites des systèmes et l'impossibilité d'un contrôle total.
Matériaux
Elles ne sont jamais neutres. Fils, papier, lignes et surfaces affirment leur présence physique, mettant en avant le toucher, la friction et la résistance.
Géométrie
Les formes géométriques n'apparaissent pas comme des abstractions idéales ou universelles mais comme des structures vécues et négociées. La géométrie est adoucie, déstabilisée et réancrée dans le travail manuel, le temps et la subjectivité.
Résonances féministes
Sans être illustrative, je souhaite résonner avec les critiques féministes de l'abstraction moderniste : remettre en question les idéaux de neutralité, de maîtrise et de détachement, et proposer à la place un savoir situé, un travail incarné et une perception relationnelle.

Cristina Ghetti - Gradient #1 - 2023
Pouvez-vous décrire un moment clé de votre parcours en tant qu'artiste ?
Quand j'ai quitté mon pays, l'Argentine.
Commencer à voyager (comme j'ai vécu dans plusieurs endroits pendant quelques années) a perturbé mes habitudes de voir, de créer et de penser. Être dans des lieux inconnus aiguise la conscience. Les gestes quotidiens — marcher, observer, s'orienter — deviennent des actes plus conscients. Cette attention accrue se prolonge souvent dans l'atelier ; tout cela a profondément façonné ma pratique artistique.
Quels matériaux ou procédés sont les plus importants dans votre pratique, et pourquoi ?
Je travaille principalement la peinture, mais aussi le papier et le fil. La majeure partie du processus est un geste répété de la main, utilisant des procédés lents et manuels qui mettent l’accent sur le temps, la tactilité et la résistance matérielle. Mes œuvres se construisent par accumulation et répétition, permettant que de petites déviations et erreurs restent visibles comme partie intégrante de la structure.
J’aime expérimenter différents médiums. La performance et la vidéo fonctionnent comme des pratiques d’ouverture dans mon travail : des espaces pour tester la répétition, la durée et le rythme corporel avant qu’ils ne se condensent en forme matérielle. Ces pratiques mettent en avant le processus, renforçant une approche où la création est une forme de pensée, et où la trace du temps et de l’action est centrale dans l’œuvre.
Comment souhaitez-vous que les gens se sentent lorsqu’ils découvrent votre travail ?
J’aimerais inspirer une forme de regard attentif qui soit autant éthique qu’esthétique — invitant les spectateurs non seulement à ce qu’ils voient, mais à la manière dont ils regardent, combien de temps ils restent, et quels types de savoirs émergent de cette expérience.
L’absence de narration peut pousser les spectateurs vers l’introspection plutôt que vers l’interprétation.
Je souhaite aussi que les spectateurs perçoivent la géométrie comme incarnée, contingente et subjective, plutôt que de la lire comme rigide ou universelle.

Cristina Ghetti - Série Maroc 3 - 2022
Pouvez-vous nous décrire une journée type de travail dans votre atelier ?
Mon atelier est situé chez moi, il m’est donc très facile d’y descendre après le petit-déjeuner. Je travaille généralement tard dans la matinée, jusqu’à environ 14h, puis je déjeune. Je retourne soit à la peinture, soit je passe quelques après-midis à travailler sur des projets numériques, comme des croquis ou du travail administratif, car je gère tout moi-même.
Quels rêves ou espoirs avez-vous pour votre parcours artistique ?
Mes aspirations concernent moins des objectifs fixes que des désirs continus qui façonnent une manière de travailler et d’être au monde : donner forme à ce qui est difficile à nommer — sensations, intuitions, contradictions ou états d’être qui résistent au langage.
Je cherche à rester fidèle à ma nécessité intérieure, à continuer de travailler malgré le doute, l’invisibilité ou l’incertitude. Et certainement, j’espère atteindre les autres en douceur, sans explication ni persuasion, en ouvrant un espace d’attention, de lenteur ou de réflexion dans un monde très distrait.
Par Francis Berthomier
Toutes les images ©Cristina Ghetti
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