
L’importance des textiles d’Anni Albers. À la Tate Modern
En octobre 2018, en prévision du 100e anniversaire de la fondation du Bauhaus, la Tate Modern de Londres présentera la toute première rétrospective consacrée à l’œuvre de Anni Albers organisée au Royaume-Uni. Albers est aujourd’hui reconnue comme l’une des penseuses modernistes les plus éminentes, célèbre tant pour son art que pour ses écrits sur la théorie de l’art et du design. Elle s’est inscrite pour la première fois au Bauhaus en 1922 à l’âge de 23 ans. Elle a été attirée par cette école en raison de sa réputation d’avant-garde à tous égards, notamment pour son admission des femmes en tant qu’étudiantes. Pourtant, l’administration n’était pas aussi progressiste qu’elle le prétendait, comme en témoigne le fait que, comme toutes les autres étudiantes, Albers n’était pas autorisée à s’inscrire aux cours de peinture ou de sculpture. Elle a été orientée vers le tissage en tant que médium artistique. Non découragée par ce sexisme flagrant et ce mépris pour ses autres talents, Albers s’est pleinement investie dans ses cours de tissage, absorbant tout ce qu’elle pouvait sur les méthodes, les matériaux et les histoires de l’art textile. Elle est ensuite devenue l’une des étudiantes, puis enseignantes, les plus reconnues de l’histoire du Bauhaus, éclipsant les réalisations de nombreux hommes qui avaient tenté de limiter son potentiel en restreignant sa formation. L’exposition Anni Albers à la Tate présentera une sélection extraordinaire d’œuvres couvrant toute la carrière de cette artiste d’une importance majeure. Parmi les plus de 350 objets exposés, on trouvera des exemples représentant chacune des multiples disciplines qu’elle a maîtrisées, notamment ses premiers textiles abstraits, ses grandes tentures murales et ses petites études abstraites tissées à la main. Seront également présentées des sélections de ses bijoux artisanaux et de ses produits textiles destinés au marché de masse. La diversité des œuvres exposées illustre non seulement les remarquables capacités de cette artiste polyvalente, mais aussi l’engagement d’Albers envers la philosophie du Bauhaus — selon laquelle l’art et le design doivent s’entrelacer avec la vie quotidienne.
Le processus de toute création
Bien qu’elle n’ait pas eu, avouons-le, un désir intrinsèque de se lancer dans le tissage avant de s’inscrire au Bauhaus, Albers nourrissait un désir naturel de comprendre ce qu’elle appelait autrefois « le processus de toute création ». Elle croyait que toute œuvre créée par un artiste démontrait non seulement les qualités particulières de cette œuvre, mais agissait aussi comme un représentant des méthodes et techniques anciennes responsables de la création de toutes choses. Lorsqu’elle enseignait l’art, elle insistait pour que ses élèves se concentrent non pas sur l’importance d’une œuvre en particulier, mais sur la compréhension des techniques et structures sous-jacentes qui fondent les processus impliqués dans sa réalisation. Étant donné qu’elle partageait cette conviction, il est possible que le fait d’avoir été contrainte d’étudier le tissage au Bauhaus ait été la meilleure chose qui ait pu arriver à Albers au début de sa carrière professionnelle, car, comme elle l’a vite appris, le tissage est l’un des métiers humains les plus anciens.

Anni Albers - Projet pour une tenture murale 1926 Gouache et crayon sur papier. 356 x 292 mm. Museum of Modern Art, New York, don de la créatrice. © 2018 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/DACS, Londres
Le tissage est plus ancien que la poterie. Et étonnamment, ses motifs ne se rapportent pas seulement à l’art et à l’artisanat, mais ils imitent aussi les mêmes motifs universels qui maintiennent le monde naturel. Albers a écrit un essai essentiel sur ce sujet en 1957, intitulé « Le plan souple : les textiles dans l’architecture ». Cet essai révèle comment le tissage enseigne, entre autres, les méthodes de construction des fils, le développement des motifs et la construction structurelle, qui peuvent éclairer notre compréhension de presque toutes les autres formes d’art plastique, ainsi que la construction des formes et systèmes naturels. L’inspiration qu’Albers a tirée de son apprentissage du tissage a non seulement nourri son œuvre, mais aussi son enseignement, et l’a mise en contact avec des cultures du monde entier. Albers a appris toutes les méthodes de tissage qu’elle a rencontrées, de la fabrication manuelle à l’utilisation de métiers traditionnels, jusqu’à l’emploi d’outils industriels pour la production de masse de textiles. Elle a même appris à fabriquer ses propres outils, acquérant ainsi les moyens intellectuels et physiques de pouvoir, si elle le souhaitait, créer ses œuvres entièrement à partir de rien.

Anni Albers - Tapis, 1959. Laine tissée à la main. 1220 x 1650 mm. Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University. © 2018 The Josef and Anni Albers Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York/DACS, Londres
Au-delà du Bauhaus
Heureusement, la prochaine exposition à la Tate Modern ne se concentre pas uniquement sur les années fondatrices qu’Albers a passées en tant qu’étudiante, puis enseignante, au Bauhaus. Elle suit aussi son parcours lorsqu’elle a quitté l’Allemagne avec de nombreux autres enseignants du Bauhaus, après que les nazis les ont contraints à fermer l’école. Elle retrace son temps en tant qu’instructrice au Black Mountain College, puis la suit à Yale, où Albers a écrit plusieurs de ses textes les plus importants. Certains de ces écrits sont désormais considérés comme les plus influents et perspicaces jamais rédigés sur la création artistique et sur la manière d’enseigner cette compétence essentielle, mais insaisissable. De plus, l’exposition de la Tate suivra Albers dans ses voyages à travers le monde, où elle a découvert des traditions anciennes de tissage et diffusé leurs techniques et méthodes.

Anni Albers - Lettre ouverte, 1958. Coton. 57,8 x 60 cm. The Josef and Anni Albers Foundation, Bethany CT. © 2018 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/DACS, Londres Photo : Tim Nighswander/Imaging4Art
En outre, la Tate présentera des exemples rarement vus d’œuvres qu’Albers a réalisées en explorant d’autres médiums, tels que la gravure, le dessin et la peinture. Pourtant, bien sûr, le principal centre d’intérêt de cette rétrospective sera, comme il se doit, l’ensemble incomparable d’œuvres tissées qu’Albers a créées au cours de sa carrière. Elle appelait ses pièces tissées des « tapisseries picturales ». Néanmoins, elles allaient bien au-delà de simples images tissées. Ces œuvres mobilisaient habilement la pensée formelle, moderniste et abstraite, aux côtés de langages visuels millénaires, faisant le lien entre les traditions imagistes les plus anciennes et les plus contemporaines. Elles brouillaient aussi les frontières entre les définitions antérieures de l’art en deux et trois dimensions. Plus important encore, elles ont contribué à faire tomber la hiérarchie perçue qui plaçait autrefois d’autres types de traditions plastiques au-dessus des textiles et de l’art du fil, et ont aidé à saper le patriarcat qui avait initialement tenté de maintenir Albers et d’autres artistes femmes à leur place. Anni Albers à la Tate Modern ouvrira ses portes le 11 octobre 2018 et se tiendra jusqu’au 27 janvier 2019.
Image en vedette : Anni Albers - Lignes rouges sur bleu 1979. Conçu pour Modern Masters Tapestries. Laine. 167,6 x 182,9 cm. The Josef and Anni Albers Foundation, Bethany CT © 2018 The Josef and Anni Albers Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York/DACS, Londres. Photo : Tim Nighswander/Imaging4Art
Par Phillip Barcio






