
L'abstraction comme aventure continue - L'art de Frank Wimberley
Il y a plus d’un siècle, Wassily Kandinsky s’interrogeait pour savoir si l’art purement abstrait pouvait jamais susciter le même effet émotionnel que la musique. Depuis les années 1950, Frank Wimberley prouve que c’est possible, simplement en le faisant — en composant des images qui entraînent l’esprit et le cœur humains dans un voyage de sensations, tout comme une symphonie pourrait le faire. Il y a un an, la galerie Berry Campbell à New York a annoncé avoir intégré Wimberley à la liste des artistes qu’elle représente. Leur première exposition personnelle très attendue vient d’ouvrir le 30 mai. Présentant plus de 30 tableaux allant des débuts de sa carrière à des œuvres créées cette année même, cette exposition de qualité muséale insuffle un souffle nouveau au paysage de l’abstraction américaine contemporaine. En fait, la charge émotionnelle de ces tableaux est si concentrée qu’il est franchement difficile de vivre l’ensemble de l’exposition en une seule visite. Wimberley commence chaque tableau par ce qu’il appelle une « attaque » — une incursion instinctive dans le vide. Cette première confrontation intuitive avec le territoire inconnu de la surface laisse derrière elle une donnée connue : une marque. Comme un bateau mystique portant le voyageur à travers une rivière spirituelle vers l’au-delà, cette première marque guide Wimberley à travers la composition, collaborant avec lui sur une série de choix qui mènent l’image à ses conclusions esthétiques inimaginables, mais inévitables. Imaginez un trio de jazz : le batteur frappe la caisse claire ; le pianiste improvise sur ce son ; le souffleur suit ; un tempo émerge ; enfin, l’improvisation prend vie et entraîne les musiciens jusqu’à son terme. C’est ainsi que Wimberley peint. Comme un auditeur à un concert de jazz, un spectateur de cette exposition Wimberley sera sans doute mieux servi par une attitude d’ouverture frôlant l’abandon. Choisissez un point de départ et laissez votre regard établir son propre tempo. La composition vous portera.
Magnétisme visuel
La première pensée que vous pourriez avoir en découvrant l’œuvre de Wimberley est que vous êtes témoin de l’accomplissement de la sagesse de Hans Hofmann. Sauf que dans un tableau de Wimberley, les leçons du « pousser-tirer » que Hofmann enseignait cèdent la place à une sorte de magnétisme — une vibration attractive qui maintient la composition unie par le mouvement. Hofmann fut un précurseur essentiel à l’émergence de l’expressionnisme abstrait, et Wimberley revendique sans honte son héritage comme faisant partie de l’arbre généalogique de cette famille artistique. Contrairement à tant d’artistes qui ont soit rejeté les théories et pratiques du mouvement, soit se sont perdus dans ses préoccupations esthétiques formelles, Wimberley perçoit à juste titre le potentiel illimité de la méthode expressionniste abstraite. Il est la preuve que sa base de dialogue subconscient et d’improvisation, menant à la révélation de ce que Wimberley appelle un « accident contrôlé », ne connaît aucune limite.

Frank Wimberley - So Near, 2010. Acrylique sur toile. 127 x 127 cm (50 x 50 pouces). © Frank Wimberley. Galerie Berry Campbell

Frank Wimberley - This One, 1999. Acrylique sur toile. 101,6 x 101,6 cm (40 x 40 pouces). © Frank Wimberley. Galerie Berry Campbell
Lumière imprévisible
Ce qui est peut-être le plus gratifiant chez Wimberley, c’est l’imprévisibilité qu’il insuffle à son œuvre, un facteur exprimé avec cœur tout au long de l’exposition chez Berry Campbell, mais particulièrement visible dans une alcôve de cinq tableaux au cœur de la galerie. À une extrémité de l’alcôve, une grande toile carrée (127 x 127 cm) intitulée « So Near » (2010) fait une première impression dynamique, comme une vitre brisée. En vous déplaçant devant elle, la lumière change, transformant les qualités de surface de la peinture acrylique en celles d’une plaque de glace. Cette glace se change alors en soie, comme un voile protégeant un monde intérieur mystérieux. Enfin, la peinture elle-même affirme le caractère formel du tableau, guidant le regard de place en place. Rarement émotion et rigueur coexistent-elles avec autant d’élégance que dans le monde esthétique de ce tableau. Pourtant, à côté, trois autres tableaux carrés attirent votre attention : « Sand Bar » (1995), une image en empâtement rougeâtre pleine de tension avec des inclinations inévitables à la paréidolie ; « Somehow, Soft Rain » (1995), une impression mélancolique d’énergie primordiale ; et « This One » (1999), une expression abstraite sensible de la douce séduction de la nature. À l’autre extrémité de l’alcôve pend « The Inevitable Shift » (2013) : un jumeau argenté et métaphysique de « So Near », dont la surface émaillée semble s’illuminer de l’intérieur.

Frank Wimberley - Somehow, Soft Rain, 1995. Acrylique sur toile. 117 x 117 cm. © Frank Wimberley. Galerie Berry Campbell
Peu importe combien de ces tableaux je vois, je suis surpris par le suivant. Ce ne sont pas seulement les stratégies compositionnelles qui sont si imprévisibles, c’est aussi la lumière. Les textures et qualités de surface que Wimberley extirpe de ses peintures font que certaines paraissent comme des miroirs, d’autres comme des cavernes dans lesquelles la lumière semble disparaître. Certaines de ses surfaces paraissent distantes, presque blessées. D’autres sont aussi accueillantes qu’une étreinte. D’où viennent ces qualités ésotériques, je l’ignore. Je ne peux même pas dire si elles sont universelles — ce mot est si subjectif. Il semble probable que Wimberley ne le sache pas non plus. Il est ouvert sur ses méthodes, et le point le plus crucial qu’il souligne est que même lui ne réalise pas vraiment où chaque tableau le mène. Il se laisse porter par le voyage, tout comme nous, laissant la composition lui montrer le chemin. Frank Wimberley est exposé à la galerie Berry Campbell à New York jusqu’au 3 juillet 2019.
Image en vedette : Frank Wimberley - Sand Bar, 1995. Acrylique sur toile. 101,6 x 106,7 cm (40 x 42 pouces). © Frank Wimberley. Galerie Berry Campbell
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






