
Le Grand Palais accueille une grande rétrospective des œuvres de Joan Miró
Le 3 octobre, le Grand Palais à Paris ouvrira Miró, une rétrospective ambitieuse examinant l’œuvre de Joan Miró. Cela fait 44 ans que le musée n’a pas rendu un tel hommage à ce pionnier moderniste qui a fait de la capitale française son foyer pendant plus de 20 ans. L’exposition présentera plus de 150 œuvres. La sélection comprendra des peintures, des dessins, des sculptures, des céramiques et des livres illustrés. Cela est bien sûr nécessaire — Miró était un artiste véritablement pluridisciplinaire. Il répondait au monde réel comme moteur de toutes ses créations (aussi abstraites qu’elles puissent nous paraître en tant que spectateurs). Parce que Miró n’était jamais certain à l’avance d’où viendrait son inspiration, il restait totalement ouvert à tout médium, tout matériau et toute technique qui pouvaient l’attirer sur le moment. Cette totale ouverture était en grande partie liée à son amour des accidents. Il disait un jour : « Je provoque des accidents — une forme, une tache de couleur. Tout accident est assez bon. Je laisse le matériau décider. » Parfois, c’était un grain de poussière sur une toile qui déclenchait une peinture ; d’autres fois, c’était un morceau de bois flotté échoué sur la plage qui inspirait une sculpture. Si aucun accident n’était visible à ce moment-là, il en provoquait un, par exemple en froissant un morceau de papier pour pouvoir réagir instinctivement aux plis. Pourtant, comme le montre cette rétrospective, le travail issu de ces accidents était tout sauf fortuit. Même si l’inspiration initiale venait d’une intuition, d’un rêve ou d’un caprice, le génie de Miró réside dans le sérieux avec lequel il prenait sa responsabilité de transformer ce moment inconscient aléatoire en une œuvre d’art concrète qui pouvait indéniablement faire partie du monde réel.
L’évolution d’un artiste
La gravité avec laquelle Miró peignait serait issue de sa formation enfantine. Sa première éducation fut dans le commerce. Né à Barcelone en 1893, il a grandi dans une famille d’artisans. Ses parents, peut-être motivés par leurs propres difficultés financières, l’encourageaient à étudier le commerce. Il suivit leur conseil et excellait à l’école. Mais trois ans après le début de ses études, il fit une dépression mentale. L’angoisse de ne pas étudier l’art, de ne pas suivre sa véritable vocation, le laissa incapable de faire quoi que ce soit. Il abandonna l’école, et deux ans plus tard s’inscrivit enfin à des cours d’art. Il appliqua la même attention au détail à ses études artistiques qu’il avait eue en commerce. Il copia soigneusement tous les styles figuratifs que ses professeurs lui enseignaient, puis apprit tout ce qu’il pouvait sur les styles modernistes émergents, tels que le symbolisme, le cubisme et le fauvisme.

Anonyme. Joan Miró retouchant Bleu II, Galerie Maeght, Paris 1961. © Successió Miró / ADAGP, Paris 2018.
Photo Archives Successió Miró
C’est là, au moment où Miró commença à s’initier au modernisme, que débute la rétrospective au Grand Palais. Nous voyons son « Autoportrait » de 1918, qui montre une adoption du sens fauve de la couleur. Ensuite, nous voyons « Le Ferme », peint en 1921, qui montre Miró employant une sensibilité symboliste pour l’agencement des objets dans l’espace. (Cette vision onirique d’une scène rurale est remplie d’images hantées, de références à une multitude de tropes modernistes abstraits comme les grilles, les formes géométriques et les plans fracturés.) Ensuite, la peinture « Intérieur (La Fermière) », achevée en 1923, montre une composition radicalement simplifiée avec un plan d’image aplati, des formes épurées et des traits physiques exagérés sur les figures. Enfin, des œuvres comme « Le Carnaval d’Arlequin » (1924) montrent Miró copiant le style visuel des surréalistes. Toutes ces premières œuvres dérivent du travail des divers artistes célèbres de la même époque, mais même si elles ne sont pas entièrement originales, elles montrent le talent que Miró avait comme peintre dès son jeune âge.

Joan Miró - Autoportrait, 1919. Huile sur toile. 73 x 60 cm. France, Paris. Musée national Picasso-Paris. Donation des héritiers Picasso 1973/1978.
© Successió Miró / ADAGP, Paris 2018. Photo Rmn-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau
Trouver sa propre voix
Le tournant pour Miró survint vers 1926. Ayant vécu à Paris pendant sept ans, il s’était lié d’amitié avec de nombreux autres artistes et intellectuels, dont l’écrivain et théoricien de l’art André Breton, auteur du Manifeste surréaliste. Miró ne rejoignit pas officiellement les surréalistes, ni ne partagea toutes leurs idées, mais il comprit grâce à eux la valeur de se connecter au monde de ses propres rêves. Le monde intérieur de son imagination, les images étranges de ses rêves, et les visions qu’il voyait au plafond en somnolant la nuit — ces choses lui appartenaient uniquement, et elles formèrent la base de son style étrange, biomorphique et abstrait. « Paysage (Le Lièvre) » (1927) montre un lièvre en métamorphose dans un paysage onirique ; « Peinture (Escargot, femme, fleur, étoile) » (1934) mêle l’abstrait au figuratif, et comporte un texte sur la toile énonçant exactement ce que contient la composition ; « Peinture (Oiseaux et insectes) » (1938) clarifie la nature enfantine, mais étrangement terrifiante, de son univers visuel ; « Bleu II » (1961) réduit son langage visuel à l’essentiel : toutes ces peintures démontrent le style personnel unique que nous associons aujourd’hui à Miró.
Comme mentionné, en plus de rassembler chacune des peintures mentionnées ci-dessus (ainsi que des dizaines d’autres brillantes œuvres de ces périodes), Miró au Grand Palais offre également une plongée approfondie dans la dimension tridimensionnelle de sa pratique. Dans bien des cas, les figures et formes de ses sculptures et œuvres publiques prennent une présence encore plus étrange que dans ses peintures. Un exemple de cette exposition est « Jeune fille s’évadant » (1967). Son corps féminin hypersexualisé a deux visages — l’un tragique et l’autre joyeux — et est surmonté d’un robinet d’eau prêt à éclater : une vision troublante d’une créature pleine de pensées, confuse, complètement objectifiée. Comme toute son œuvre, cette sculpture fait indéniablement partie du monde réel. Ses qualités abstraites nous invitent à un espace d’introspection et d’émerveillement, tandis que sa concrétude nous force à accepter ce qui est grotesque et surréaliste dans la vie quotidienne. Miró au Grand Palais est visible du 3 octobre 2018 au 4 février 2019.
Image en vedette : Joan Miró - Le Carnaval d’Arlequin, 1924-1925. Huile sur toile. 66 x 93 cm. États-Unis, Buffalo. Collection Albright-Knox Art Gallery. Fonds de la salle d’art contemporain, 1940. © Successió Miró / Adagp, Paris 2018. Photo Albright-Knox Art Gallery, Buffalo / Brenda Bieger et Tom Loonan
Par Phillip Barcio






