
Examen des contre-compositions de Theo van Doesburg
Lorsque l'on pense au mouvement artistique néerlandais De Stijl, on a tendance à penser à son représentant le plus célèbre : Piet Mondrian. Pourtant, Mondrian n'en fut en aucun cas le seul fondateur. Theo van Doesburg fut tout aussi déterminant dans le développement de « ce style ». Certains diraient même que sa série « contre-composition » dépasse le travail accompli par Mondrian. Il est douteux que les publics contemporains en viennent un jour à se quereller sur de tels détails. Mais au tournant du XXe siècle, alors que l’art abstrait en était à ses débuts dans le monde occidental, des disputes sur les moindres détails déclenchaient effectivement des querelles entre artistes qui duraient des années, voire toute une vie. La querelle entre Mondrian et van Doesburg est peut-être l’une des plus célèbres. Les deux artistes s’étaient d’abord associés dans leur quête de création d’un style universel d’abstraction pure, et avaient même collaboré à la publication d’un magazine pour promouvoir leurs idées. Mais Mondrian devint de plus en plus épuré dans sa vision esthétique, estimant que pour atteindre une véritable pureté, il fallait utiliser le moins d’éléments possible dans une composition. Van Doesburg n’était pas d’accord. Il pensait que les compositions purement abstraites avaient encore besoin d’un certain dynamisme. Il estimait qu’en augmentant les éléments pouvant être utilisés dans une peinture, l’œuvre pouvait conserver plus de dynamisme et donc être plus intéressante. Ce désaccord conduisit les deux artistes à rompre leur amitié. Lors de leur séparation, Mondrian changea le nom de son style en Néo-plasticisme. Van Doesburg, quant à lui, renomma son style Élémentarisme. Sa série contre-composition fut la première qu’il créa après cette rupture, et elle définit vivement les différences essentielles qui distinguent son nouveau style.
Le droit chemin
Les paramètres essentiels que Mondrian établit pour définir son style Néo-plasticisme étaient simples. Il croyait que les peintures devaient se limiter à trois éléments : des lignes horizontales et verticales ; des formes rectangulaires ou carrées ; et une palette de couleurs limitée au noir, blanc, et aux couleurs primaires jaune, rouge et bleu. Van Doesburg jugeait cela trop restrictif, aussi pour son style Élémentarisme, il autorisa trois ajouts : des lignes diagonales ; des couleurs supplémentaires ; et la possibilité de faire pivoter les formes, ou toute la toile, afin de créer davantage de mouvement dans la composition. Le fait de faire pivoter les formes et les toiles est à l’origine du terme « contre-composition », comme si les compositions avaient été tournées dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Theo van Doesburg - Contre-composition V, 1924. Huile sur toile. Centre des Beaux-Arts (BOZAR), Bruxelles.
Le mot « contre » faisait aussi référence à une sorte de contre-révolution face au travail de Mondrian. Aussi subtiles que ces modifications paraissent rétrospectivement, elles furent monumentales à l’époque. Elles permirent à van Doesburg de créer des compositions bien plus élaborées que les images austères que Mondrian peignait. Certaines de ses contre-compositions présentaient des formes carrées tournées dans toutes sortes de configurations, parfois même en opposition les unes aux autres. D’autres comportaient des lignes horizontales, verticales et diagonales superposées de manière à créer des triangles et des losanges. Ce qui était le plus insupportable aux yeux d’un puriste comme Mondrian, c’était que les contre-compositions semblaient montrer une profondeur de champ. Les lignes traversaient parfois même le dessus et le centre des formes colorées, créant une impression d’espace illusionniste. Aux yeux d’un puriste, c’était un sacrilège.
Contre-compositions célèbres
L’une des contre-compositions les plus célèbres et les plus simples était « Contre-composition V ». Peinte en 1924, cette œuvre apparemment simple présente neuf formes colorées. Les formes semblent être des rectangles horizontaux et des carrés exactement comme ceux que Mondrian peignait, sauf qu’ils ont tous été inclinés de 45 degrés. Pour la palette de couleurs, van Doesburg a repris la palette emblématique jaune, rouge et bleu pour laquelle Mondrian était connu, sauf qu’il a aussi inclus une petite forme grise dans le coin inférieur droit du cadre. Sans cette petite forme, la palette de couleurs aurait été exactement la même que celle de Mondrian. Enfin, van Doesburg a placé les formes côte à côte, sans aucune ligne entre elles. En omettant les lignes, il ne reniait pas seulement l’idée que les lignes ne pouvaient être que horizontales ou verticales, il affirmait qu’elles n’étaient pas nécessaires du tout. C’était une insulte à Mondrian, qui était pieux quant à la pureté de ses compositions. Van Doesburg disait qu’elles ne sont pas aussi pures qu’elles pourraient l’être si l’on supprimait simplement les lignes.
Une autre contre-composition célèbre s’intitule « Contre-composition VI ». Peinte en 1925, cette œuvre présente une grille horizontale et verticale en arrière-plan avec une grille diagonale superposée au centre. Au premier plan, trois épaisses lignes diagonales noires s’étendent vers le côté droit du cadre. Ces lignes de premier plan sont aussi épaisses que les carrés de la grille d’arrière-plan, un choix qui les fait apparaître non pas comme des lignes, mais comme des formes. On pourrait supposer que les lignes en arrière-plan sont censées paraître si éloignées qu’elles semblent fines — un effet de perspective. Cette composition exprime aussi un autre intérêt important de van Doesburg, à savoir son amour pour l’architecture. Il croyait fermement que l’Élémentarisme devait tendre vers l’idée de créer un gesamtkunstwerk, ou synthèse totale des arts. Cette image est intentionnellement architectonique, suggérant des notions de paysages urbains modernes, de gratte-ciel et de maisons constructivistes. Comme toutes les autres peintures de la série contre-composition, elle rappelle que même si ces œuvres peuvent sembler anodines aujourd’hui, elles renferment les idées les plus ambitieuses d’un peintre qui ne voulait rien de moins que détruire sa concurrence et, ce faisant, changer le monde.
Image en vedette : Theo van Doesburg - Contre-composition XIII, 1926. Huile sur toile. 49,9 x 50 cm (19 5/8 x 19 5/8 pouces). Fondation Solomon R. Guggenheim, Collection Peggy Guggenheim, Venise, 1976
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






