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Article: Jean-Paul Riopelle et l'expression entre les couches de couleur

Jean-Paul Riopelle and the Expression Between Layers of Color - Ideelart

Jean-Paul Riopelle et l'expression entre les couches de couleur

Chaque nation, comme chaque personne, possède un caractère unique. Les nations expriment leur caractère à travers la culture, et la culture est influencée par l’art. En remettant en question la manière dont les gens perçoivent leurs sociétés et eux-mêmes, les artistes peuvent influencer la culture, et par extension modifier le caractère de leurs nations. Dans les années 1940, Jean-Paul Riopelle rejoignit un groupe d’artistes dévoués à l’idée qu’ils pouvaient changer radicalement la culture et le caractère du Canada. En un sens, ils furent la première génération d’artistes véritablement canadiens, puisque ce n’est que dans les années 1930 que le Canada obtint son indépendance législative du Royaume-Uni. Insatisfaits de ce qu’ils percevaient comme l’émergence d’une culture canadienne stagnante et tournée vers le passé, ces artistes publièrent un manifeste intitulé La Refus Global (Refus Total). Il exposait leur vision laïque, libérale et expérimentale pour l’avenir de l’art et de la société canadienne. « Laissez place à la magie ! » annonçait le manifeste. « Laissez place aux mystères objectifs ! Laissez place à l’amour ! Laissez place aux nécessités ! » Bien qu’il devint rapidement clair que le Canada n’était pas prêt pour un changement radical à cette époque, les signataires de La Refus Global influencèrent néanmoins profondément la culture canadienne. Et son signataire le plus en vue, Jean-Paul Riopelle, créa une œuvre qui incarne aujourd’hui le caractère diversifié, libéral et expérimental de la nation qu’est devenue le Canada.

Fabriqué à Montréal

L’île sur laquelle la ville de Montréal est bâtie possède une stature sacrée et ancienne. Les humains l’occupent depuis environ 4 000 ans. Les Premières Nations la reconnaissent comme le Premier Lieu d’Arrêt, la destination prophétique principale pour le peuple Anishinaabe lors de leur voyage dans la Prophétie des Sept Feux. Le mot Anishinaabe se traduit par Êtres Spontanés, ou Êtres Nés de Rien. La devise contemporaine de Montréal est Concordia Salus, ou Bien-être par l’Harmonie. Spontanéité, création, harmonie ; quels meilleurs sentiments pour l’épicentre de l’art abstrait canadien moderne ?

Jean-Paul Riopelle est né à Montréal en 1923. Il commença les cours d’art à l’âge de 10 ans, et au collège étudia à l’École du Meuble sous la direction du célèbre fondateur du mouvement Automatiste Paul-Émile Borduas, principal auteur de La Refus Global. Après avoir obtenu son diplôme, inspiré par son professeur et les écrits du surréaliste André Breton, Riopelle adopta un style de peinture purement abstrait. Mais les Canadiens furent peu enthousiastes envers son travail. Même le pauvre Borduas fut renvoyé de l’École du Meuble pour les déclarations qu’il fit dans La Refus Global. Heureusement, ailleurs l’ambiance était plus favorable aux artistes expérimentaux. Ainsi, en 1947, Riopelle quitta son cher Canada et s’installa à Paris.

Jean-Paul Riopelle HochelagaJean-Paul Riopelle - Hochelaga, 1947. Huile sur toile. © 2019 Succession Jean-Paul Riopelle / ARS, NY

Jean-Paul Riopelle et l’Abstraction Lyrique

En Europe, Riopelle s’immergea immédiatement dans les idées entourant l’Abstraction Lyrique, une position esthétique à peu près équivalente à l’Expressionnisme Abstrait aux États-Unis. Il combina ses gestes actifs et ses libertés expressionnistes avec l’approche intuitive de la composition qu’il développait. Il travaillait instinctivement et rapidement, explorant une gamme de supports et de techniques pour exprimer des éléments fondamentaux comme le volume, la ligne, la couleur et la valeur.

Parfois, il travaillait à l’aquarelle et à l’encre sur papier. D’autres fois, il pressait la peinture directement des tubes en tas sur une toile puis la raclait à la surface avec des couteaux ou des spatules. L’effet créé par Riopelle était à la fois explosif et unique. Ne se contentant pas de la peinture, au milieu des années 1950 il s’aventura dans la gravure et la sculpture. En fait, l’une de ses œuvres les plus célèbres est une fontaine sculpture cinétique à Montréal appelée La Joute. Composée d’abstractions en bronze coulé de personnes et d’animaux, La Joute répète une série chronométrée d’éléments d’eau, de brume et de feu deux fois par heure.

Jean-Paul Riopelle CompositionJean-Paul Riopelle - Composition, Huile sur toile, 1954. © 2019 Succession Jean-Paul Riopelle / ARS, NY

Jean-Paul Riopelle et Joan Mitchell

Vers 1959, Riopelle entama une relation amoureuse avec la peintre américaine expressionniste abstraite Joan Mitchell. Les deux conservaient des résidences et ateliers séparés en France mais se retrouvaient chaque soir pour boire ensemble. Le travail que Riopelle commença à réaliser à cette époque s’orienta davantage vers la figuration. Non que ses peintures fussent objectives, mais son usage de la couleur et ce que Hans Hofmann appelait le pousser et tirer commença à produire des images où un sens plus défini de figure et de fond émergeait.

À la fin des années 1970, sa relation avec Mitchell avait pris fin et Riopelle retourna au Canada. Mais au lieu de s’installer en ville, il choisit un environnement dominé par la neige, la glace et la roche. Les aspects visuels de son entourage contribuèrent encore plus à sa transition vers la figuration. Il peignit des réponses abstraites à son environnement qui pouvaient être lues comme des paysages, et commença aussi à incorporer des images primitives dans ses œuvres, inspirées par la culture autochtone canadienne.

Jean-Paul Riopelle PangnirtungJean-Paul Riopelle - Pangnirtung, 1977. Huile sur toile. Triptyque. 200 x 560 cm (3 toiles). avec sculpture de Riopelle au premier plan

Expériences de volume et de couleur

Lorsque Mitchell mourut en 1992, Riopelle créa ce que beaucoup considèrent comme son chef-d’œuvre, une œuvre monumentale à la peinture en aérosol réalisée en son honneur appelée Hommage à Rosa Luxemburg. L’œuvre représente l’évolution de son habileté en tant que peintre. Elle témoigne de sa capacité à créer du volume dans l’espace, de sa maîtrise de la couleur et de son aptitude à exploiter la puissance émotive saisissante du noir et blanc. Mais ce qui est le plus révélateur, c’est sa platitude. Souvent reconnu pour sa technique d’empâtement, Riopelle déclara un jour qu’il considérait cela comme un reflet de son amateurisme, disant : « Quand je commence une peinture, j’espère toujours la terminer en quelques coups… Je n’ai jamais voulu peindre en épais ; les tubes de peinture sont bien trop chers. Mais d’une manière ou d’une autre, la peinture doit être faite. Quand j’apprendrai à mieux peindre, je peindrai moins en épais. »

Mais même dans ses œuvres en empâtement, quelque part entre ces couches involontaires se révèle une quête. Dans chacune de ses pièces, Riopelle exprime un voyage intuitif vers l’inconnu. Ce qu’il exprime entre ses couches de peinture offre l’un des aperçus les plus saisissants de ce que signifie être un artiste abstrait canadien. Avec son langage lumineux de couleur et de volume, il créa quelque chose de distinctement nouveau, tout en restant fidèle à la spontanéité et à l’harmonie anciennes et sacrées de son pays natal.

Jean-Paul Riopelle Tribute to Rosa LuxemburgJean-Paul Riopelle - Hommage à Rosa Luxemburg (détail), 1992. Acrylique et peinture en aérosol sur toile, 155 x 1 424 cm (1er élément) ; 155 x 1 247 cm (2e élément) ; 155 x 1 368 cm (3e élément), Collection MNBAQ (Musée national des beaux-arts du Québec). Don de l’artiste. © 2019 Succession Jean-Paul Riopelle / ARS, NY

Image en vedette : Jean-Paul Riopelle - Hommage à Robert le Diabolique (détail), 1953. © 2019 Succession Jean-Paul Riopelle / ARS, NY
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio

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