
Peindre avec des ciseaux - Pourquoi nous aimons Henri Matisse
La dernière œuvre de Henri Matisse ne se trouve pas dans un musée. C’est une fenêtre, appelée la rosace, située en hauteur sur un mur arrière de l’Union Church à Pocantico Hills, un hameau au bord de la rivière à 40 kilomètres au nord de Manhattan. C’est la dernière des célèbres découpes de Matisse, réalisées en vitrail. Accompagnant cette fenêtre, neuf autres vitraux ont été conçus par Marc Chagall, dont l’un est monumental par sa taille. Mais c’est la création de Matisse, discrète et facile à manquer pour les non-initiés, qui attire les foules. Nelson A. Rockefeller a commandé cette œuvre pour sa mère, Abby Rockefeller, l’une des fondatrices du MoMA de New York et une fervente admiratrice de Matisse. La famille Rockefeller a construit l’église. Leur domaine familial, Kykuit, se trouve à proximité. Matisse a achevé le dessin de la fenêtre à l’âge de 84 ans, et est décédé peu après. Elle représente l’apogée de son cheminement vers la simplification tout au long de sa vie. En particulier, elle témoigne des accomplissements de ce qu’il appelait « une seconde vie ». Ayant déjà acquis la réputation d’être l’un des plus grands artistes de tous les temps, Matisse a développé ce qu’il pensait être un cancer en phase terminale à 72 ans. Après avoir survécu de manière inattendue au traitement, il a retrouvé de l’énergie. Libéré par la simplicité imposée par sa mobilité désormais limitée, il a adopté la technique des découpes qui a finalement dominé la dernière décennie de sa vie et qui a conduit à son œuvre la plus mémorable.
L’église des découpes de Matisse
Bien que la rosace de New York soit remarquable en tant que dernière œuvre réalisée par Matisse, un exemple bien plus grandiose de son esthétique des découpes peut être vu dans une autre église, la Chapelle du Rosaire, située dans la ville de Vence, sur la Côte d’Azur. Matisse s’est installé à Vence vers 1943, deux ans après avoir survécu à son opération du cancer duodénal. Pendant sa convalescence à Nice, il avait engagé une infirmière à temps partiel nommée Monique Bourgeois. Après avoir découvert son intérêt pour l’art, Matisse l’a guidée alors qu’elle l’aidait à se rétablir. Lorsqu’elle a ensuite annoncé son intention d’entrer dans un couvent à Vence, Matisse l’a suivie là-bas.
Lorsque le couvent dominicain que Bourgeois avait rejoint a prévu de construire une chapelle, Matisse a accepté d’aider à la concevoir. Il a consacré quatre ans à ce projet. Il a dessiné chaque élément de l’environnement : l’architecture, les vitraux, le mobilier, les fresques, même les textiles et les robes des prêtres. Chaque élément esthétique du projet a été planifié en utilisant sa technique des découpes. Bien qu’il ne fût pas une personne religieuse, Matisse considérait la chapelle comme son chef-d’œuvre, la qualifiant de point culminant de tout ce qu’il avait appris dans sa vie d’artiste jusqu’à ce moment.
La Chapelle du Rosaire de Vence et les vêtements sacerdotaux conçus par Matisse avec sa technique des découpes
Les premières découpes
Mais il est faux de penser que Matisse n’a inventé sa technique des découpes qu’après être tombé malade. En réalité, il avait réalisé des découpes pendant la majeure partie de sa vie. Il ne les avait simplement jamais considérées auparavant comme dignes de toute son attention. Matisse est né dans la commune de Bohain-en-Vermandois, dans le nord de la France. La région était alors le centre de l’industrie de la soie, et depuis des générations sa famille vivait du tissage. Il a grandi en découpant des patrons pour les textiles et les vêtements, les épinglant ensemble de la même manière qu’il assemblera plus tard ses découpes sur les murs de sa maison.
Dès 1919, Matisse utilisait même des découpes dans ses propres œuvres. Cette année-là, il a été chargé de concevoir les décors pour la première du ballet Le Chant du Rossignol, le premier opéra d’Igor Stravinsky. Des reproductions en carton des murs du décor lui ont été envoyées dans son atelier à Nice. Il a créé ses dessins avec des découpes, les épinglant sur les murs en carton, les réarrangeant pour trouver la composition parfaite. Il a conçu les costumes de la même manière, créant des pièces qui annoncent ses futurs dessins pour les vêtements sacerdotaux de la Chapelle du Rosaire de Vence.
Deux costumes de Matisse pour la première représentation du Chant du Rossignol, d’Igor Stravinsky
Rouge et Noir
Dix-neuf ans après avoir réalisé ses dessins pour Igor Stravinsky, Matisse a de nouveau eu l’occasion d’employer la technique des découpes pour une production scénique. Cette fois, c’était pour le ballet de 1938 intitulé Rouge et Noir, avec le célèbre danseur et chorégraphe russe Léonide Massine. Selon la légende, Massine était en panne d’inspiration lorsqu’il est venu un jour rendre visite à Matisse dans son atelier. Matisse travaillait alors sur les dessins de la Fresque de la Danse, une commande monumentale pour la Barnes Foundation à Philadelphie.
Massine a vu les images des danseurs et en a été inspiré. Il se souvient avoir dit : « J’ai fait remarquer à [Matisse] qu’elles étaient très proches dans leur conception du ballet que je préparais, que j’imaginais comme une vaste fresque en mouvement. » Il a commandé à Matisse la conception du décor et des costumes pour sa production. Pour créer sa proposition pour le spectacle, Matisse a d’abord peint des feuilles de papier en gouache aux couleurs vives, puis découpé les formes, disposant avec soin les dessins pour le fond, le rideau et les costumes. Il a même ensuite appliqué des formes découpées directement sur les corps des interprètes.
Une découpe épinglée par Matisse pour Rouge et Noir (à gauche) et l’artiste travaillant sur un costume pour le spectacle (à droite)
Frôlements avec le destin
Un an après la production de Rouge et Noir, les nazis ont envahi la Pologne. Cette même année, Henri Matisse a perdu sa femme lorsqu’elle a divorcé après avoir découvert qu’il avait une liaison avec une de ses amies, la bien plus jeune Lydia Delectorskaya. Les nazis ont envahi la France un an plus tard. Beaucoup d’artistes français, comme dans tant d’autres pays menacés par les nazis, ont fui vers l’Amérique si possible pour échapper à la guerre. Mais Matisse n’a pas fui, bien qu’il aurait pu facilement le faire. Il n’a jamais officiellement rejoint la résistance (comme sa fille), mais il est resté dans le pays, ce qui a été une source d’inspiration pour de nombreux citoyens français, voyant que leur plus grand artiste vivant ne les abandonnait pas.
C’est en plein cœur de l’Occupation que Matisse a développé un cancer. Bouleversé par la guerre, son divorce, et maintenant une maladie apparemment incurable, il s’est résigné à ne pas survivre, écrivant même une lettre d’adieu pour se réconcilier avec son ex-épouse de 41 ans, Amélie. Mais miraculeusement, il a vécu, bien qu’il ait été presque entièrement confiné au repos au lit ou en fauteuil roulant. Plutôt que de peindre ou de sculpter, il s’est concentré sur la technique qu’il développait en arrière-plan depuis toujours : les découpes. Il a fait appel à sa jeune maîtresse devenue assistante d’atelier, Lydia Delectorskaya, pour peindre des feuilles de papier à la gouache, qu’il découpait ensuite en formes.
Henri Matisse - La Gerbe, 1953, gouache sur papier montée sur toile. De la collection de UCLA, © Succession H. Matisse, Artists Rights Society
Le Livre de Jazz
Malgré sa mobilité réduite, les années suivant son opération du cancer furent parmi les plus prolifiques de sa vie. Henri Matisse a trouvé dans la technique des découpes une libération totale de toute appréhension créative, et un sentiment complet de joie. Il l’appelait « peindre avec des ciseaux ». Après l’avoir utilisée pour décorer abondamment son espace de vie, il disait : « J’ai fait un petit jardin tout autour de moi où je peux marcher... Il y a des feuilles, des fruits, un oiseau. » Il a un jour demandé à un assistant de le conduire à une piscine pour voir les plongeurs. Ne trouvant aucun plongeur, il est rentré chez lui et a créé sa fresque monumentale en découpes La Piscine, qui fait aujourd’hui partie de la collection du MoMA de New York.
Peut-être que le souvenir le plus attachant de cette période de sa vie est un livre d’artiste intitulé Jazz. Matisse a créé 20 collages abstraits en découpes initialement conçus comme illustrations de couverture pour un magazine appelé Verve, publié par une maison nommée Tériade. Mais les découpes sont devenues la base d’impressions en couleurs vives publiées sous forme de livre. Jazz présente des illustrations pleine page et demi-page entrecoupées des pensées écrites que Matisse avait en réalisant les images, mises en grand. Il considérait le livre comme une improvisation de rythme et de couleur, à la manière du jazz. Seulement 100 exemplaires ont été imprimés. Mais à la sortie du livre, Matisse s’est rendu compte que les images plates trahissaient la texture excitante des découpes originales. C’est cette prise de conscience qui l’a poussé à continuer à créer les découpes épinglées, sculpturales et texturées pour lesquelles on se souvient le plus de lui aujourd’hui, et qui ont défini l’esthétique brillante et colorée de « une seconde vie », sa seconde vie.
Henri Matisse, La Piscine, 1952, gouache sur découpes de papier sur toile de jute, neuf panneaux. De la collection du Museum of Modern Art, New York, © 2014 Succession H. Matisse / Artists Rights Society
Image en vedette : Henri Matisse - détail de la rosace, Union Church, Pocantico Hills, New York
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






