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Article: L'espace est silence. Zao Wou-Ki à Paris après quinze ans

Space is Silence. Zao Wou-Ki in Paris After Fifteen Years - Ideelart

L'espace est silence. Zao Wou-Ki à Paris après quinze ans

Inspiré par la découverte des premières œuvres abstraites de son nouvel ami, le peintre sino-français Zao Wou-Ki, le poète et artiste belge Henri Michaux déclara un jour : « L’espace est silence. » Cette phrase poétique a également été choisie comme titre de la rétrospective actuelle de Zao Wou-Ki, qui s’est ouverte au Musée d'Art Moderne de Paris le 1er juin 2018. Zao Wou-Ki : L’espace est silence présente 40 peintures de grand format, dont beaucoup n’avaient jamais été exposées auparavant, et c’est la première exposition à Paris à offrir un regard aussi approfondi sur l’œuvre de cet artiste depuis au moins 15 ans. L’exposition offre une occasion rare de voir autant d’œuvres majeures de Wou-Ki en un seul lieu, et constitue un point d’entrée fascinant pour discuter de ce que Michaux voulait dire exactement lorsqu’il affirmait : « L’espace est silence. » Faisait-il une proposition esthétique simple, parlant uniquement en termes plastiques dans une tentative de relier l’espace esthétique négatif au calme visuel ? Ou donnait-il une voix poétique à une observation sur la sérénité qui accompagne le fait d’être sans entrave ? Ou peut-être s’agissait-il d’une affirmation philosophique, destinée à commenter la relation entre les mondes intérieur et extérieur ? Peut-être la beauté de cette phrase réside-t-elle dans le fait qu’elle peut avoir des significations infinies. Comme le montre l’exposition L’espace est silence, chacune de ces significations peut avoir une pertinence lorsqu’on considère l’héritage complexe et multiple de Zao Wou-Ki.

Une perspective internationale sur le foyer

En un sens, L’espace est silence est un retour aux sources pour Zao Wou-Ki. L’artiste est né à Pékin, en Chine, en 1920. Son père, qui n’était pas artiste mais banquier, lui donna le nom Wou-Ki, qui signifie « sans limites ». Ce nom annonçait l’encouragement que sa famille lui apporta lorsque, à l’âge de 10 ans, Wou-Ki montra pour la première fois ses talents de peintre. À l’école des Beaux-Arts de Hangzhou, Wou-Ki étudia la peinture figurative et les traditions artistiques anciennes chinoises. Mais le jeune artiste ne s’intéressait guère à ses racines chinoises. En parallèle, il apprenait autant qu’il pouvait sur les impressionnistes et le modernisme occidental, qu’il considérait comme une source d’inspiration bien plus grande. Il fit sa première exposition en 1941 et reçut de nombreux encouragements pour ses talents, mais il ne se sentait toujours pas réaliser le type d’œuvre qu’il souhaitait créer. En 1948, il s’installa donc à Paris, où il put pour la première fois voir de ses propres yeux les œuvres de Picasso, Matisse et des autres artistes qui l’avaient inspiré durant sa jeunesse en Chine.

Nouvelle collection de peintures de Zao Wou-Ki au Musée d'Art Moderne de Paris

Zao Wou-Ki - Hommage à Matisse I - 02.02.86I, 1986. Huile sur toile. Collection particulière. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Dennis Bouchard

C’est à Paris que Wou-Ki fit la transition vers l’abstraction, et c’est son travail abstrait précoce qui inspira son nouvel ami Michaux à prononcer sa célèbre remarque sur l’espace. Ironiquement, c’est aussi à Paris que Wou-Ki se reconnecta aux mêmes traditions chinoises anciennes qu’il avait auparavant rejetées. Il eut une révélation en observant un fragment d’écriture sur os oraculaire, un type d’écriture sur des fragments d’os datant de la dynastie Shang du 2e millénaire avant notre ère. Composée de caractères anthropomorphes, cette écriture est considérée comme la première écriture chinoise et, bien que datant de 1500 ans après les plus anciens hiéroglyphes sumériens et égyptiens, elle figure parmi les plus anciens systèmes d’écriture symbolique organisés de l’histoire humaine. Son étude de l’écriture sur os oraculaire conduisit Wou-Ki à imiter ces formes primordiales, ce qui le mena à un regain d’intérêt pour la calligraphie chinoise et le reconnecta aux racines symboliques et abstraites de la culture chinoise ancienne.

Nouvelle collection de peintures de Zao Wou-Ki au Musée d'Art Moderne de Paris

Zao Wou-Ki - Hommage à Claude Monet, février-juin 91 – Triptyque, 1991. Huile sur toile. Collection particulière. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Jean-Louis Losi

Ouverture et ampleur

Tout au long des années 1950, Wou-Ki combina son nouvel intérêt pour le symbolisme chinois avec son attrait pour les couleurs impressionnistes, développant un style abstrait distinctif. Pourtant, ce style lui semblait encore restrictif. Il voulait doter ses toiles d’espace de plusieurs manières différentes. Il voulait que l’espace visuel émerge en regardant ses surfaces. Il voulait aussi que s’ouvre un espace intellectuel, afin que les spectateurs aient plus de liberté pour interpréter les œuvres. Enfin, il voulait littéralement plus d’espace — c’est-à-dire que ses toiles soient plus grandes. Il se donna enfin la permission de travailler à une échelle beaucoup plus grande après un voyage à New York en 1957, qui lui fit découvrir les toiles monumentales d’artistes comme Franz Kline. Il adopta immédiatement cette stratégie dans son propre travail. Toutes les peintures exposées dans L’espace est silence datent de cette période et au-delà. Sur leurs vastes surfaces, on peut aussi voir comment Wou-Ki s’efforçait de transmettre une illusion d’espace visuel.

Nouvelle collection d’art de Zao Wou-Ki au Musée d'Art Moderne de Paris

Zao Wou-Ki - Sans titre, 2006. Encre de Chine sur papier. Collection particulière. © Adagp, Paris, 2018. Photo : Dennis Bouchard

Pour répondre à son besoin d’un plus grand espace intellectuel dans son travail, Wou-Ki commença en 1959 à ne plus intituler ses peintures que par la date de leur achèvement. Il expliqua qu’il tentait de peindre les énergies et forces de la nature, mais que trop de spectateurs interprétaient cela comme des paysages. En ne donnant à ses œuvres que la date de leur réalisation comme titre, il savait que les spectateurs disposeraient de moins d’informations pour fonder leurs interprétations. Plutôt que de chercher un sens narratif dans les peintures, les gens n’auraient d’autre choix que de s’ouvrir aux aspects plus abstraits de l’œuvre. Il espérait que nous verrions dans ces peintures la lumière et la vie. Plus important encore, il espérait que nous y percevrions le mystère de l’espace. Comme tant d’autres artistes abstraits qui croient que le monde visuel est lié au monde musical, Wou-Ki nous montra la possibilité que les espaces imaginaires qu’il révèle dans ses vastes toiles puissent aussi être perçus comme des royaumes où il y a absence de musique et absence de toute chose concrète. Dans ces espaces de silence, nous pourrions réfléchir davantage à la manière dont l’ouverture constitue quelque chose d’essentiel au monde naturel et à notre existence. Zao Wou-Ki : L’espace est silence est visible au Musée d'Art Moderne de Paris jusqu’au 6 janvier 2019.

Image à la une : Zao Wou-Ki - Hommage à Edgar Varèse - 25.10.64, 1986. Huile sur toile. Donation Françoise Marquet, 2015 Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne. © Adagp, Paris, 2018 Photo : Dennis Bouchard

Par Phillip Barcio

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