
Quand Miriam Schapiro utilisait des ordinateurs pour générer de l’art abstrait géométrique
Miriam Schapiro fut une figure légendaire du monde de l’art pendant plus d’un demi-siècle. Elle était une artiste visuelle magistrale, une enseignante influente et une brillante théoricienne. Mais son héritage le plus connu concerne son importance dans la première vague du Mouvement d’Art Féministe. Schapiro fut l’une des fondatrices du Mouvement Motif et Décoration (1975 – 1985), qui remettait avec assurance en cause l’adoration typique moderniste des tendances esthétiques masculines et occidentales. Elle cofonda le Programme d’Art Féministe à l’Institut des Arts de Californie à Valencia, en Californie, avec Judy Chicago (à qui l’on attribue la création de l’expression « art féministe »). Elle fut également l’une des artistes impliquées dans Womanhouse (1972), une installation révolutionnaire qui transforma un manoir délabré de 17 pièces à West Hollywood en peut-être l’exposition collective in situ la plus visionnaire de tous les temps — une exposition visitée par plus de 10 000 personnes durant son mois d’existence et qui fait l’objet de deux films documentaires. Mais au-delà de l’influence immense qu’eut Schapiro dans la redéfinition de notre compréhension des relations entre identité, culture, art, pouvoir et histoire, elle connut aussi plusieurs évolutions formelles et esthétiques fascinantes en tant qu’artiste — et c’est un aspect de son héritage qui n’a pas été suffisamment raconté. Une exposition se tenant jusqu’au 17 février 2018 à Honor Fraser à Los Angeles fait un petit pas vers la correction de cet oubli, en présentant huit peintures que Schapiro créa durant un moment précis de sa carrière — une période entre 1967 et 1971, quand elle devint une pionnière dans le domaine alors naissant de l’art assisté par ordinateur.
Évolutions Formelles et Conceptuelles
Schapiro expérimenta à différentes époques plus d’une demi-douzaine de médiums, incluant la peinture, le dessin, les textiles et la sculpture. À n’importe quel moment de cette évolution, elle aurait facilement pu cesser ses recherches et se contenter du style qu’elle avait développé à ce moment-là, et créer tout de même une œuvre épique et définitive. Mais elle se poussait constamment vers des territoires inexplorés, tant sur le plan formel que conceptuel. Dans les années 1950, elle se fit un nom dans le monde compétitif et surpeuplé de l’art new-yorkais avec ses peintures abstraites lyriques, hypnotiques et mystiques. Leur complexité et profondeur révèlent sa maîtrise de la couleur et de la technique. Mais elle abandonna ce style à la recherche de quelque chose de plus personnel. Elle expérimenta le collage et la lithographie, et au début des années 1960 arriva à un corpus qu’elle appela la série Shrine — des compositions quasi-surréalistes et géométriques rappelant des retables verticaux, contenant des références figuratives à la féminité et à l’histoire de l’art. Ces œuvres étranges et envoûtantes ne s’inscrivent dans rien de ce que faisaient ses contemporains. Elles révèlent une artiste prête à expérimenter et sans peur de se démarquer.
Miriam Schapiro - Vue d’installation, Galerie Honor Fraser, Los Angeles, CA, 2017
Honor Fraser représentent le résultat de ce processus expérimental. Certaines œuvres, comme Thunderbird (1970), révèlent les manières purement formelles dont Schapiro interagissait avec l’ordinateur. D’autres œuvres, comme Keyhole (1971), montrent son désir d’utiliser tous les outils à sa disposition pour exprimer les idées qui la préoccupaient dans le domaine conceptuel.
Miriam Schapiro - Keyhole, 1971, Acrylique et peinture en aérosol sur toile, 180 x 270 cm
Nouvelles Manières de Regarder
techniques et supports traditionnels de la peinture avec des matériaux et techniques traditionnellement associés à la féminité : par exemple, des éléments cousus sur une toile, ou des morceaux de tissu collés sur un support traditionnel. Le Femmage fut un aspect influent et pionnier du mouvement Motif et Décoration.
Miriam Schapiro - Thunderbird, 1970, Acrylique sur toile 183 x 203 cm
Contrairement à la version précédente et étendue de cette exposition, celle d’Honor Fraser resserre le focus afin d’offrir aux spectateurs un regard purement formaliste sur l’œuvre. Cela peut sembler étrange, ou d’une certaine manière réducteur. Il serait facile pour quelqu’un découvrant son travail de voir cette exposition et de mal comprendre Schapiro. Mais d’une autre manière, cette exposition jette les bases de ce qui pourrait être une demi-douzaine d’autres expositions similaires, chacune pouvant examiner des moments isolés de sa carrière. Il est généreux d’examiner chaque facette du travail d’un artiste. Si nous ne nous permettons de nous attarder que sur la signification culturelle de l’œuvre sans jamais parler de ses couleurs, lignes, formes, textures et procédés, nous privons Schapiro de sa pleine mesure. Il est évident à travers ces peintures assistées par ordinateur que ces préoccupations formelles lui importaient. Il est tout aussi évident qu’elle était une maîtresse de la couleur et de la composition qui aurait pu passer une vie à créer des œuvres abstraites importantes, si elle l’avait choisi. Après tout, ces peintures semblent aussi fraîches et contemporaines que si elles avaient été peintes hier. Mais il est aussi excitant de penser que ces œuvres représentent un moment dans le temps juste avant que Schapiro ne bouleverse l’histoire de l’art en abandonnant ce qui était certain, pour plonger dans l’histoire alors inédite de l’art féministe.
Miriam Schapiro - Vue d’installation, Galerie Honor Fraser, Los Angeles, CA, 2017
Image en vedette : Miriam Schapiro - Vue d’installation, Galerie Honor Fraser, Los Angeles, CA, 2017
Toutes les images sont fournies par la Galerie Honor Fraser
Par Phillip Barcio






