
Qui sont les représentants les plus innovants de l’art abstrait chinois aujourd’hui ?
L’expression « art abstrait chinois » me pose problème. La Chine est le berceau de la plus longue tradition continue de création artistique sur terre aujourd’hui. Cette tradition est immense et complexe, bien plus que les traditions de l’art occidental. La compréhension occidentale du mot abstraction se réfère principalement à l’absence de figuration. Mais en Chine, l’art non figuratif possède une histoire complètement différente, aussi politique qu’esthétique. Et le mot abstraction signifie autre chose pour les Chinois que simplement l’absence de figuration. Néanmoins, je continue de penser qu’à un certain niveau profond, une compréhension universelle du sens de l’abstraction pourrait émerger si les cultures orientale et occidentale pouvaient échanger plus fréquemment sur ce sujet. À cette fin, une exposition récemment ouverte d’art abstrait chinois à Hong Kong m’a ouvert quelques portes et m’a donné un niveau de compréhension plus profond. Time Line, Art Abstrait de Chine, visible à la galerie 10 Chancery Lane jusqu’au 10 octobre 2018, présente le travail de quatre artistes contemporains chinois dont l’œuvre se concentre spécifiquement sur l’élément de la ligne. Le commissaire Tang Zhui souligne dans son texte pour l’exposition, « leur ‘abstraction’ est très différente des œuvres abstraites classiques du modernisme occidental. Elles ne visent pas à présenter une idée absolue ni à poursuivre l’approche dite de la ‘forme significative’ théorisée par l’historien de l’art Clive Bell, ni ne tendent vers un matérialisme complet comme le minimalisme. La création est ancrée dans le processus manuel quotidien de réalisation des œuvres, utilisant leur propre être pour entretenir un dialogue constant avec l’objet sur une longue période. » Ce commentaire suggère qu’il y a effectivement quelque chose de spécifique dans la manière dont les artistes chinois utilisent et comprennent le mot abstraction. Mais il laisse aussi entrevoir ce qui est universel dans ce terme, et suggère que ma manière contemporaine et occidentale de comprendre la valeur de l’art abstrait n’est peut-être pas si différente après tout.
Profondeur Linéaire
Les artistes présentés dans Time Line, Art Abstrait de Chine sont tous nés entre 1973 et 1981. Trois ont reçu une formation artistique formelle, et un est autodidacte. Leurs approches variées sont très individuelles, mais elles révèlent plusieurs points communs. Liu Wentao s’est formé à Pékin et aussi au Massachusetts. Il crée des formes complexes, géométriques, trompe-l’œil à l’aide de lignes délicates tracées au graphite sur toile. Ses images font le lien entre l’histoire du modernisme occidental et une pratique chinoise distincte, fondée sur la rigueur, la simplicité et la répétition. Chi Qun est diplômée d’un master en peinture murale de l’Académie centrale des beaux-arts de Pékin. Ses peintures ont une telle texture et profondeur qu’elles semblent presque faites de textiles tissés. Mais ce que vous voyez réellement, ce sont jusqu’à huit couches successives de pigments, appliquées avec soin puis grattées. À la fois peinture et relief, ces œuvres témoignent d’un système de pensée et d’action enraciné dans la nature, et qui repose intrinsèquement sur des relations sous-jacentes.
Chi Qun - Quatre Lignes - Gris Bleu Brun, 2017, Huile sur toile, 150 x 100 cm
Jiang Weitao a reçu une formation formelle à Shanghai. Ses peintures à l’huile sont lumineuses. Elles évoquent le langage visuel de la grille, mais elles sont réalisées par un procédé proche de l’écriture répétitive, où chaque jour de nouvelles couches de lignes sont posées, s’accumulant progressivement pour créer des motifs qui dépassent les limites de leurs marques individuelles. Enfin, Gu Benchi est un artiste autodidacte dont les peintures sont composées de lignes de fils peints tissés à la main. Les fils s’entrelacent les uns aux autres, formant des motifs linéaires géométriques. Ce qui ressemble au premier abord à des marques peintes sur une surface est en réalité un matériau physique qui s’est accumulé en une sorte de surface. Les implications conceptuelles de ces œuvres me fascinent, car elles jouent avec la notion de bidimensionnalité et tridimensionnalité, ainsi qu’avec la supposée différence entre surface et ligne. En plus de la peinture, Gu Benchi étend cette technique à la sculpture et aux installations de grande envergure. Pour cette exposition, il a créé une installation sur une fenêtre, transformant la façade vitrée claire de la galerie en une œuvre d’art.
Jiang Weitao - Bail de Vie, 2017, Huile sur panneau, 76 x 76 cm
Formes Insignifiantes
Pour moi, il est évident que tous ces artistes s’intéressent surtout à l’expérience personnelle qu’ils vivent lorsqu’ils créent leur œuvre. Cette expérience est bien plus importante pour eux que les objets qui résultent de leurs efforts. L’aspect le plus révélateur de ce que le commissaire Zhui a dit à propos de cette exposition est sa référence à Clive Bell, critique d’art britannique du XXe siècle, et à ses « formes significatives ». Bell croyait en « l’émotion esthétique ». Il pensait que si nous pouvions comprendre quelles qualités poussent les humains à ressentir une émotion esthétique, nous pourrions enfin découvrir ce qui différencie les objets d’art des autres types d’objets. Il considérait une « forme significative » comme celle qui suscitait ou éveillait une réponse émotionnelle esthétique. Comme le souligne Zhui dans son texte, les œuvres de cette exposition ne sont pas des objets destinés à susciter une émotion, mais plutôt des objets révélateurs de processus et du passage du temps. Elles sont destinées à être utilisées dans un processus contemplatif, à travers lequel nous avons l’opportunité de comprendre des relations — entre nous et l’art ; entre nous et l’artiste ; entre l’art et l’univers ; ou entre nous-mêmes et tout.
Liu Wentao - À Déterminer, 2012, Crayon sur lin, 150 x 150 cm
En d’autres termes, ces œuvres sont des formes insignifiantes. Elles ne sont pas le but. Elles révèlent un but. Mais parce qu’elles sont abstraites, elles n’expliquent pas ce que ce but pourrait être, ni ne critiquent ce qu’un spectateur pourrait en interpréter. Elles sont le fruit d’une série d’actions humaines impliquant des matériaux et des procédés qui peuvent être expliqués ; pourtant leur effet dépasse la description concrète, et leur sens et leur but restent flous. Cette exposition et son texte associé m’ont révélé une compréhension large et transcendante du mot abstraction. Ce n’est pas une compréhension totalement absente du modernisme occidental. C’est une expression de quelque chose d’ancien et d’universel, bien qu’impossible — et peut-être inutile — à définir.
Gu Benchi - Ligne Sans Fin n° 17, 2013, Fil de polyester peint, clou en acier inoxydable, adhésif acrylique, acrylique, 180 x 180 cm
Image en vedette : Gu Benchi - Ligne Sans Fin n° 56, 2017, Fil de polyester peint, clou en acier inoxydable, adhésif acrylique, acrylique, 100 x 120 cm
Toutes les images sont fournies par la galerie 10 Chancery Lane
Par Phillip Barcio






