
Londres va se familiariser à nouveau avec le travail d'Elaine Sturtevant, avec l'aimable autorisation de Thaddaeus Ropac
Si vous êtes amateur de philosophie et d’art, notez bien la date — l’œuvre de Elaine Sturtevant, connue professionnellement sous le nom de Sturtevant, revient à Londres cette année, avec l’exposition Vice Versa. Présentée du 23 février au 31 mars 2018 à la Galerie Thaddaeus Ropac – Ely House, c’est la première rétrospective posthume de son travail au Royaume-Uni depuis le décès de Sturtevant en 2014. Londres avait également accueilli la dernière grande rétrospective de son œuvre avant sa mort, aux Serpentine Galleries en 2013. Lors de la préparation de cette exposition, Sturtevant avait le sentiment de mettre en scène un chef-d’œuvre — un exemple complet et explicite de tout ce qu’elle avait tenté de communiquer au cours des cinq décennies précédentes de sa carrière professionnelle. Une carrière marquée par une critique incessante, née d’une incompréhension profonde du sens de ce que Sturtevant faisait. Depuis sa première exposition personnelle en 1964, elle fut constamment raillée comme l’une des artistes les plus controversées du monde occidental. Cette controverse venait de ses « répétitions », comme elle les appelait — des quasi-répliques des œuvres d’autres artistes, réalisées dans le même style et avec les mêmes techniques. Ces œuvres suscitaient une colère quasi universelle, au point que Claes Oldenburg aurait menacé Sturtevant de mort, et que certains galeristes représentant les artistes dont elle répétait les œuvres achetaient et détruisaient ses créations. D’un côté, il est regrettable que Sturtevant ne soit plus là pour défendre son travail — elle était plus intelligente que ses détracteurs, et ses réponses à leurs remarques étaient un plaisir à lire. Mais d’un autre côté, c’est une bénédiction que Sturtevant soit partie. Il nous revient désormais de contempler par nous-mêmes le sens de son œuvre, et de décider de l’étendue de sa valeur durable pour la culture.
La régularité de tout ce qui arrive
Pour comprendre la colère que suscita Sturtevant avec ses premières œuvres, il faut considérer le contexte culturel entourant sa première exposition personnelle. Nous sommes en 1964 à New York. Le monde de l’art était dominé par le marché de l’art. Des célébrités et des fortunes se faisaient du jour au lendemain — un phénomène relativement nouveau. Sa première exposition visait certaines des plus grandes stars de l’art du moment, dont George Segal, le sculpteur pop art connu pour ses figures humaines blanches et épurées, et Andy Warhol, qui était alors une star internationale. Dans son exposition, Sturtevant répétait leurs œuvres. Elle exposait des sculptures dans le style exact de Segal, et des impressions florales réalisées avec la même technique que Warhol avait utilisée pour ses propres impressions florales exposées à proximité quelques semaines plus tôt.
Elaine Sturtevant - Warhol Marilyn, 1973, sérigraphie en polymère synthétique et acrylique sur toile, 45 x 39,5 x 4 cm, Collection Thaddaeus Ropac, Londres · Paris · Salzbourg
La réaction de la plupart des critiques ayant vu l’exposition fut l’indignation. Bien que Warhol lui-même ait tiré son image florale d’un magazine, ils traitèrent Sturtevant de copieuse pour l’avoir répétée. Ce qui les déconcertait particulièrement, c’était que Warhol approuvait ce que Sturtevant faisait, et lui avait même permis d’utiliser le même écran qu’il avait employé pour ses impressions florales. Warhol comprenait ce que Sturtevant faisait, car en certains points il faisait la même chose. Mais le grand public fut surpris. Certains traitèrent Sturtevant de faussaire ; d’autres la défendirent à tort, disant qu’elle rendait hommage à ces autres artistes ; d’autres encore considéraient l’œuvre comme une moquerie, à l’instar de l’anti-art dadaïste. Peu reconnurent sa propre explication, selon laquelle elle « réfléchissait à la structure sous-jacente de l’art. Quelle est la puissance, la puissance silencieuse, de l’art ? »
Elaine Sturtevant - Lichtenstein Fille au ruban dans les cheveux, 1966 - 1967, huile et acrylique sur toile, 120 x 120 cm, © Succession Sturtevant. Photo : Max Yawney
L’unité de tout ce qui existe
Avant de devenir artiste, Sturtevant obtint des licences et maîtrises en psychologie. Elle était une lectrice assidue de philosophie, en particulier des œuvres de son philosophe préféré, Baruch [Spinoza]. Selon Hans Ulrich Obrist, directeur des Serpentine Galleries et confident de longue date de l’artiste, Sturtevant laissa derrière elle un grand projet inachevé à sa mort : « écrire un livret pour un opéra sur le philosophe [Spinoza]. » Comme Sturtevant, [Spinoza] fut considéré comme un hérétique. Dans ses écrits, il conclut audacieusement que Dieu et la nature ne font qu’un, que l’esprit et le corps ne font qu’un, et que toutes choses dans l’univers sont reliées. Il croyait qu’il n’y a pas d’intervention divine dans la vie humaine, et que la hiérarchie des autorités terrestres qui découlerait prétendument de l’autorité divine est donc fausse. Puisque nous venons tous de la même source — un être stoïque, rationnel, désintéressé, dieu-nature — il estimait que nous sommes tous égaux dans nos capacités et potentialités. Il proposa en outre qu’il existe une régularité et une prévisibilité dans tout ce qui se produit — signifiant que chaque événement est une répétition d’innombrables événements qui l’ont précédé, et une prémonition d’innombrables autres événements répétitifs à venir.
Elaine Sturtevant - Johns Flag, 1966, collage et encaustique sur toile, 34 x 44,2 cm, Collection Thaddaeus Ropac, Londres · Paris · Salzbourg
Quand j’observe le travail de Sturtevant à travers le prisme de ces philosophies, je le vois comme une déclaration définitive que nous, à l’instar des contemporains de [Spinoza], avons placé notre foi dans de mauvaises choses. [Spinoza] disait aux gens de ne pas chercher d’aide divine, mais plutôt d’embrasser l’éthique et la raison, et de comprendre qu’ils font partie de la nature. Sturtevant nous disait de ne pas placer notre foi dans l’art ou ceux qui le créent. Elle démontrait qu’un tableau, un film ou une sculpture, et les processus dont ils émergent, ne sont pas différents d’une feuille, d’un brin d’herbe ou d’un flocon de neige, et des processus dont ils émergent. Même s’ils présentent des différences superficielles, ils ne sont pas entièrement uniques. Ce sont de légères variations de la même chose, refaites encore et encore, du commencement du temps jusqu’à la fin du temps. Vénérer les artistes ou les œuvres comme s’ils possédaient un pouvoir inhérent est insensé, et croire en une originalité totale revient à attendre Godot. Mais comme le montrera cette prochaine exposition, Vice Versa, Sturtevant ne se moquait pas de nous, ni de l’art. Elle soulignait que nous devrions apprécier, chérir et célébrer l’art pour ce qu’il est. Mais pour cela, nous devons faire un effort plus grand pour comprendre sa nature, et pour nous comprendre nous-mêmes.
Elaine Sturtevant - Pac Man, 2012, caméra HD - ruban métallique, vidéo à une caméra, installée sur écran plat, durée : 1'15'', Éd. 2 sur 5, 2AP, © Succession Sturtevant, Paris
Image en vedette : Elaine Sturtevant - Warhol Silver Clouds, 1987, Mylar et hélium, 88,5 x 126,2 cm, © Succession Sturtevant, Paris
Toutes les images sont fournies par Thaddaeus Ropac, Londres · Paris · Salzbourg, toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






