
Éléments abstraits de l'œuvre de Marcel Broodthaer
Il est logique qu’un poète s’intéresse à l’art abstrait. Les deux modes d’expression sont volontairement et joyeusement indirects. Poètes et artistes abstraits remettent en question l’évidence et la banalité dans un effort pour se connecter à quelque chose d’intuitif et d’universel. Le poète belge Marcel Broodthaers a passé les 40 premières années de sa vie à construire sa poésie avec des mots. Puis en 1964, à l’âge de 40 ans, il a commencé à faire de la poésie avec d’autres choses : comme des surfaces, des matériaux, des produits et des espaces. Les centaines d’objets et d’expériences étranges que Broodthaers a créés au cours de sa carrière de 12 ans en tant qu’artiste visuel étaient si pleins de romance, de mystère et de belle confusion qu’il a eu un impact immédiat sur la scène artistique mondiale. Malgré l’absence de formation artistique formelle, à sa mort à 52 ans, Broodthaers avait créé un ensemble d’œuvres qui a changé la manière dont de nombreux artistes, collectionneurs et musées perçoivent leur rôle dans le monde de l’art.
Vérité et Ombres
Un des poèmes du livre de Marcel Broodthaers Pense-Bête commence ainsi : « La vérité. Les ombres. Le lézard fuit avec la lézarde. La pierre est nue. » Les mots évoquent l’émerveillement face à la source secrète du sens ; ce qui est réel et ce qui est illusion, ce qui dure et ce qui est éphémère. L’expression Pense-Bête se traduit par « aide-mémoire ». C’est aussi le nom du premier objet d’art de Broodthaers, qui consiste en des dizaines d’exemplaires invendus de Pense-Bête enfermés dans du ciment. L’objet lui-même est poétique. Le ciment rend les livres illisibles. Y a-t-il encore des poèmes à l’intérieur ? Si nous ne pouvons pas les lire, cela importe-t-il qu’ils soient là ? Les poèmes illisibles possèdent-ils encore un sens ? S’agit-il de livres ou de symboles ? Ou ni l’un ni l’autre ? La composition est-elle abstraite, entièrement ouverte à l’interprétation ?
Une autre lecture possible de Pense-Bête pourrait être que le ciment ressemble à un œuf géant cassé. Peut-être que l’œuf contenait les livres, les « enfants cérébraux » du poète. Ou peut-être que quelqu’un a lancé l’œuf sur les livres, une insulte aux poèmes. Ou bien, c’est une déclaration sur l’œuf en tant que contenant. Le ciment est aussi un contenant. Les livres sont des contenants. Les souvenirs sont des contenants. Peut-être qu’un certain sens réside dans l’idée de confinement. Ou peut-être que ce n’est qu’une ombre.
Marcel Broodthaers - Pense-Bête, 1964, Livres, papier, plâtre et balles en plastique sur socle en bois, 30 × 84,5 × 43 cm, © 2018 Succession Marcel Broodthaers / Artists Rights Society (ARS), New York / SABAM, Bruxelles
Marcel Broodthaers Confiné
Des indices plus précis sur le langage visuel poétique de Broodthaers proviennent de quelques œuvres qu’il a réalisées en 1965. Son assemblage Armoire blanche et table blanche présente une armoire et une table anciennes remplies et couvertes de coquilles d’œufs cassées. Les contenants primordiaux de la vie ont été vidés de ce qu’ils contenaient autrefois, leur seul contenu est désormais l’air. L’armoire, accrochée au mur, est un contenant rempli de contenants vides. La table, posée au sol, supporte d’autres contenants vides. Est-il symbolique que ces deux pièces soient anciennes et pleines de vide, et que la promesse de la vie ait été perdue ? Est-il significatif qu’une pièce soit accrochée au mur et l’autre posée au sol ? Broodthaers fait-il référence à la peinture et à la sculpture ? Est-ce une critique symbolique et pleine d’esprit, ou bien les œufs, les meubles et la couleur blanche sont-ils simplement des abstractions ?
Pour son œuvre Triomphe de moule I, Broodthaers a de nouveau mis en avant le langage du contenant. L’artiste a rempli à ras bord une marmite de coquilles de moules vides. En français, le mot moule a au moins deux sens : moule (fruit de mer) et moule (forme). Une moule contient une créature. Un moule contient une forme. Une sculpture est une forme, et vient souvent d’un moule. Le titre pourrait littéralement faire référence au nombre triomphant de moules. Ou il pourrait faire référence au triomphe de la marmite, elle-même un moule, dans le fait de contenir autant de coquilles de moules. Ou il pourrait évoquer l’objet esthétique comme un triomphe de la sculpture. Ou peut-être, comme avec le ciment, les livres, les œufs, l’armoire et la table, l’œuvre est une référence abstraite au potentiel, et aux états fluctuants de plénitude et de vide. Il est difficile de savoir quelle était l’intention de Broodthaers. Comme l’artiste Arman et ses accumulations, il utilise un grand nombre d’objets semblables de manière à les recontextualiser par rapport à leur usage initial, devenant ainsi de purs occupants esthétiques de l’espace, ouverts à l’interprétation.
Marcel Broodthaers - Armoire blanche et table blanche, meubles peints avec coquilles d’œufs, armoire 86 x 82 x 62 cm, table 104 x 100 x 40 cm (gauche), 1965, et Triomphe de moule I, 1965, alliage de fer peint et émaillé ; coquilles de moules peintes, 47 x 49,8 x 37,1 cm, Philadelphia Museum of Art (droite), © 2018 Succession Marcel Broodthaers / Artists Rights Society (ARS), New York / SABAM, Bruxelles
La Poésie du Savoir
Une grande partie de l’œuvre artistique de Broodthaers s’est concentrée sur les mots et leur sens apparent ou leur absence de sens. Les Animaux de la Ferme présente des images de différentes sortes de vaches, chacune avec le nom de marque d’une automobile populaire imprimé en dessous. Et pour son œuvre La Chambre Blanche, Broodthaers a construit une réplique grandeur nature de son atelier d’art à Bruxelles, couvrant les murs blancs de rafales de texte noir apparemment aléatoires et dénuées de sens. Une partie du plaisir d’interpréter ces œuvres vient non seulement des mots que Broodthaers utilise, mais aussi de l’idée même des mots. Les mots sont abstraits. Un mot n’est pas la chose qu’il représente, pas plus qu’une image ne l’est, un point souligné par l’un des influences de Broodthaers, René Magritte.
En combinant poétiquement mots et objets, Broodthaers a exploité la vulnérabilité essentielle de l’esprit. L’artiste a opposé les deux types d’intelligence. Ce qu’on appelle l’intelligence cristallisée nous aide à comprendre ce qui est objectivement réel dans le monde, comme le fait que le feu est chaud. L’intelligence fluide nous aide à appliquer et interpréter la réalité que nous sommes censés connaître. Broodthaers a créé une esthétique abstraite qui habite le terrain d’entente entre ces deux intelligences, utilisant le langage visuel de la réalité cristallisée de manière à dérouter nos tentatives fluides de l’interpréter.
Les Ailes d’Aigle
Une des créations esthétiques les plus influentes de Broodthaers fut son musée conceptuel appelé Le Musée d’Art Moderne, Département des Aigles, qu’il a commencé en 1968. Le musée n’avait ni lieu permanent ni collection permanente. Il se manifestait plutôt sous forme d’une série d’expositions itinérantes, chacune mettant en lumière une partie de la prétendue collection du musée. Ces expositions n’incluaient pas l’art de Broodthaers. Elles consistaient en œuvres d’autres artistes, estampes, livres, reliques et objets historiques liés aux aigles.
Le musée de Broodthaers a poussé beaucoup dans le monde de l’art à remettre en question la relation entre l’art, les artistes et les musées. Le sculpteur Richard Serra a un jour déclaré : « L’art est inutile. » Mais si l’art n’a pas de fonction, quelle est la fonction d’un musée sinon d’abriter des choses inutiles ? Mais si nous lisons les coquilles d’œufs, les moules, les mots et les objets dans les autres œuvres de Broodthaers comme des symboles abstraits, pourquoi ne pas faire de même avec son musée ? Peut-être que le Musée d’Art Moderne, Département des Aigles n’était pas tant une déclaration qu’un équivalent d’installation d’une composition de Kazimir Malevitch : un assortiment de formes recontextualisées assemblées dans un agencement dénué de sens dans l’espace.
Quelle que soit son intention, la poésie et l’esprit de l’héritage de Broodthaers sont indéniables. Il a pris un sens fragile, quelque chose d’aussi délicat qu’une coquille d’œuf, et l’a transformé en quelque chose d’archivé. Quelle que soit sa finalité ou son usage, son œuvre fonctionne désormais comme une source d’inspiration, le contenant ultime de toutes nos croyances sur ce que l’art abstrait peut être.
Image en vedette : Marcel Broodthaers - Tableau et tabouret avec œufs, © 2018 Succession Marcel Broodthaers / Artists Rights Society (ARS), New York / SABAM, Bruxelles
Toutes les images sont utilisées à des fins d’illustration uniquement
Par Phillip Barcio






