
Le Centre Pompidou célèbre le 150e anniversaire d'Henri Matisse
En 1971, le poète français Louis Aragon publia un ouvrage littéraire sans précédent intitulé Henri Matisse, que Aragon décrivait comme un roman. Il ressemble davantage à un amalgame lâche de mémoires, de poésie, de réflexions, d’esquisses et de récits de conversations heureusement vagabondes qu’Aragon eut avec son ami Henri Matisse durant les treize dernières années de sa vie. Le tome monumental — il s’étend sur deux volumes reliés et compte plus de 700 pages — prit 27 ans à Aragon pour être achevé. « Ce livre n’est rien d’autre que son propre chaos », écrit Aragon. « Il s’étale sur vingt-sept ans… une traînée d’épingles éparpillées d’une boîte renversée. » Son but n’était pas d’écrire une biographie de Matisse, ni d’offrir une critique, ni même une description de son art. La seule chose qu’Aragon voulait accomplir avec son livre était de « faire résonner une sorte d’écho calme et lointain d’un homme. » Je parcours lentement ma propre copie de ce livre depuis des années, lisant et relisant de petites sections à la fois. Maintenant, j’ai la parfaite excuse pour le terminer. En octobre prochain (à condition que la pandémie de COVID-19 s’atténue et que les musées rouvrent au public), le Centre Pompidou présentera Matisse : Comme un roman — une rétrospective inspirée du roman d’Aragon. L’exposition a été programmée pour célébrer le 150e anniversaire de l’artiste, qui est techniquement déjà passé le 31 décembre 2019, mais toute excuse est bonne pour passer quelques heures avec Matisse. La sélection des œuvres exposées promet d’être extraordinaire. En plus d’œuvres rarement montrées provenant de nombreuses collections internationales et privées, elle comprendra des peintures issues des collections de quatre musées français : le Musée national d’art moderne, le Musée de Grenoble, et les deux musées français consacrés à Matisse (l’un à Cateau-Cambrésis, et l’autre à Nice). Plus important encore, elle inclura une ample sélection d’écrits de Matisse, couvrant toute sa carrière. Voir autant d’œuvres de Matisse accompagnées de ses propres réflexions et souvenirs promet d’ajouter une dimension tangible à ce qu’Aragon a commencé, permettant aux visiteurs de saisir personnellement ce qu’Aragon appelait « l’expression de lui-même que [Matisse] voulait laisser derrière lui. »
Se peindre lui-même
Avant de découvrir le roman d’Aragon, j’avais ma propre idée distincte de qui, ou de quoi, était Matisse. Je le voyais comme un tacticien créatif compulsif : quelqu’un qui ne pouvait pas vivre sans créer de l’art, et qui mourrait d’ennui s’il ne continuait pas à innover. Il me semblait être quelqu’un qui voulait ardemment être à l’avant-garde de la Modernité, une impulsion stimulée, peut-être, autant par l’ego que par autre chose. Il était l’un des rares artistes que je connaissais qui faisait définitivement l’effort de lancer des tendances plutôt que de les suivre, et qui réinventait continuellement son propre langage visuel. J’étais impressionné par les quelques-unes de ses peintures que j’avais vues en personne, mais je devais admettre que je ressentais très peu de cœur émaner d’elles. J’appréciais, mais avais du mal à formuler un lien personnel avec l’œuvre.

Henri Matisse - Autoportrait, 1906. Huile sur toile, 55 × 46 cm. Statens Museum for Kunst, Copenhague. © Succession H. Matisse. Photo © SMK Photo/Jakob Skou-Hansen
Aragon m’a aidé à voir le côté humain de Matisse. Le poète rencontra Matisse pour la première fois pendant la Seconde Guerre mondiale. Communiste et membre actif de la résistance française à l’occupation allemande, Aragon s’enfuit à Nice avec sa femme, l’écrivaine russe Elsa Triolet. Matisse vivait à proximité, alors Aragon se présenta et les deux devinrent amis. Il passait du temps dans l’atelier pendant que Matisse travaillait, et socialisait avec lui en dehors du travail. Leurs conversations et leurs lettres révèlent un lien intellectuel, voire spirituel. J’ai toujours su que Matisse s’intéressait à peindre la modernité, mais grâce à ses écrits perspicaces, Aragon m’a finalement aidé à saisir la vérité simple qui m’échappait : Matisse ne peignait pas la modernité, il peignait Matisse. « Chaque toile », écrit Aragon, « chaque feuille de papier sur laquelle son fusain, son crayon ou son stylo errait, est une expression de Matisse sur lui-même. » La modernité n’était qu’une part essentielle de ce qu’était Matisse.

Henri Matisse - Verve, n°35-36, 1958. Revue 36,5 × 26,5 cm (fermée). Centre Pompidou, Bibliothèque Kandinsky, Paris. © Succession H. Matisse. Photo © Centre Pompidou, Mnam-Cci, Bibliothèque Kandinsky / Dist. Rmn-Gp
La quête de la nouveauté
En parcourant la myriade d’œuvres présentées dans Matisse : Comme un roman, il devient immédiatement évident que la quête de la nouveauté était essentielle pour Matisse. Il traversa au moins une demi-douzaine de changements stylistiques distincts au cours de sa carrière. Une citation de 1942 laisse entendre que cette quête était une poursuite intentionnelle liée à ce que Matisse espérait être son héritage : « L’importance d’un artiste », écrivait-il, « se mesure à la quantité de nouveaux signes qu’il aura introduits dans le langage plastique. » Ce qui est peut-être moins compris, c’est à quel point Matisse trouvait laborieuse la recherche de la nouveauté. En 2010, l’Art Institute of Chicago et le MoMA s’associèrent pour une rétrospective intitulée Matisse : Invention radicale (1913 – 1917). Dans les années précédant l’exposition, les restaurateurs firent une nouvelle analyse de la peinture de Matisse Baigneuses au bord d’une rivière (1909, 10, 13, 16, 17). La date inhabituelle donne un indice sur ce qu’ils découvrirent en analysant des radiographies à grande échelle et sans couture de l’œuvre.

Henri Matisse - Les Tapis rouges, 1906. Huile sur toile, 86 × 116 cm. Musée de Grenoble. © Succession H. Matisse. Photo © Ville de Grenoble/Musée de Grenoble- J.L. Lacroix
Matisse avait peint, entièrement gratté, redessiné et repeint la composition à plusieurs reprises sur près d’une décennie. Chaque nouvelle version comprenait de nouvelles couleurs, de nouvelles textures, de nouvelles formes, de nouvelles lignes et une nouvelle composition. Matisse appelait ce processus une partie de sa tentative de comprendre « les méthodes de la construction moderne. » Il étudiait aussi et copiait les œuvres des maîtres anciens, et même celles de ses contemporains, réarrangeant leurs éléments dans un effort pour découvrir ce qui rend spécifiquement une peinture « moderne. » En lisant ses propres mots aujourd’hui, en parcourant ses diverses évolutions, nous sommes confrontés à la manière introspective dont il abordait son processus. Ce qui semble au premier abord être des sauts radicaux en avant s’est en réalité produit lentement sur de nombreuses années. Matisse avait la sensibilité unique de trouver la nouveauté même dans les endroits les plus inattendus ; même dans la vétusté. Ses écrits montrent à quel point il travaillait dur pour nourrir ces sensibilités, et prouvent combien ses réalisations furent difficiles et extraordinaires.
Image en vedette : Henri Matisse - La Tristesse du roi, 1952. Papiers gouachés, découpés, collés et marouflés sur toile. 292 × 386 cm. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris. © Succession H. Matisse. Photo © Centre Pompidou, Mnam-Cci/Philippe Migeat/Dist. Rmn-Gp
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






