
Cy Twombly à Paris
Certains artistes dégagent une énergie singulière et visionnaire. Par leurs efforts, ils ne créent pas seulement de l'art, mais transmettent aussi la puissance de tout art. Cette semaine, nous avons eu le plaisir de découvrir une rétrospective du travail d’un de ces artistes : Cy Twombly. Jusqu’au 24 avril 2017, 140 peintures, dessins, photographies et sculptures de Cy Twombly sont exposés au Centre Pompidou à Paris. S’étalant sur 60 ans de sa carrière, cette exposition nous a offert l’occasion de passer un temps précieux avec une multitude de chefs-d’œuvre de Cy Twombly, et nous a éclairés sur les complexités poétiques de sa vie.
Évolutions du style
L’exposition Cy Twombly au Centre Pompidou est magnifiquement mise en scène, offrant un espace généreux pour la contemplation des œuvres. La quantité d’œuvres présentées aurait pu être écrasante, mais elle est organisée de manière réfléchie et chronologique, ce qui rend la visite accueillante et décontractée. Le travail est divisé en grandes périodes de la vie de Twombly. Ces périodes correspondent aux évolutions de son style et aux sujets qu’il abordait dans ses œuvres.
Le récit écrit accompagnant l’exposition exprime avec justesse la chronologie de sa vie, ainsi que ce que Twombly pensait et ressentait en travaillant. Il contextualise efficacement Twombly en tant qu’historien, voyageur, érudit et conteur qu’il était. Nombre de ses œuvres exposées se rapportent aux mythes et légendes classiques, tout en évoquant aussi l’époque et la culture dans lesquelles elles ont été créées. Twombly était un peintre abstrait, mais ses idées puisaient dans des récits anciens ayant une portée pour le présent.
Cy Twombly - Pan, 1980. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2017
Création de mythes
Cy Twombly est né à Lexington, en Virginie, en 1928. Il a fréquenté le Black Mountain College, étudiant sous la direction de Robert Motherwell et de Franz Kline. Là, il s’est lié d’amitié avec Robert Rauschenberg, qui un an plus tard voyagea avec Twombly en Europe. Ce voyage éveilla en Twombly un intérêt durable pour l’Italie. Il y retourna pour une autre visite en 1957, et s’y installa finalement en 1959, ne passant plus que quelques mois par an aux États-Unis.
Son voyage en Europe inspira en Twombly un langage visuel primitif, urgent et sensuel qui définira finalement son style mature. Cette exposition débute avec plusieurs œuvres qu’il a peintes après son retour d’Europe. Certaines, comme ses Peintures de Lexington, présentent une palette de couleurs austère et une imagerie épurée. D’autres, comme ses dessins pour son amie Betty Stokes, révèlent une innocence anxieuse et une volonté agressive. Les peintures emblématiques que Twombly réalisa après son retour à Rome au début des années 1960, telles que Empire of Flora et School of Athens, introduisent un langage riche, complexe, coloré et symbolique de formes.
Cy Twombly - Sans titre (Grottaferrata), 1957. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2017
Neuf discours sur Commode
Lorsque John F. Kennedy fut assassiné en 1963, Twombly répondit par une série de peintures faisant référence à l’empereur romain Commode. L’histoire de Commode est prémonitoire du mythe Kennedy. Tous deux étaient de jeunes hommes ayant accédé soudainement au pouvoir, souvent dominés par de mauvaises habitudes. Ceux qui lui étaient proches assassinèrent Commode, déclenchant une période de troubles et de confusion à Rome. Comme beaucoup de peintures de Cy Twombly exposées dans cette rétrospective, sa série sur Commode est abstraite, mais profonde dans ses références à une histoire plus vaste.
Sont également présentées dans cette section de l’exposition les dites Peintures Tableau Noir que Twombly réalisa à la fin des années 1960. Dans le contexte de l’ensemble de son œuvre, des peintures comme Night Watch et Treatise on the Veil comptent parmi ses œuvres les plus directes. Elles furent peintes en réponse au rejet que Twombly subit aux États-Unis. La plupart des critiques, artistes et du grand public raillaient ses peintures comme incompréhensibles, même dans le contexte de la culture expressionniste abstraite dans laquelle il émergea. Le minimalisme dominait à la fin des années 1960. Ces Peintures Tableau Noir furent une réponse esthétique de Twombly, qui refusa avec défi de s’adapter aux modes, distillant ainsi passionnément sa vision.
Cy Twombly - Neuf discours sur Commode, 1963. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2017
Cinquante jours à Iliam
Au milieu des années 1970, Twombly acheta une maison et un atelier du XVIe siècle à Rome, qu’il passa des années à rénover. En 1977, il entama une série de chefs-d’œuvre inspirés par sa lecture de l’Iliade, intitulée 50 Days at Iliam. Là encore, le public américain mal comprit ces œuvres, et après leur première exposition à New York, elles furent mises en caisse pendant plus d’une décennie. En 1989, elles réapparurent pour être vendues au Musée d’Art de Philadelphie. Leur présentation dans cette rétrospective constitue leur première exposition en Europe.
Le langage visuel saisissant de rouges, de bleus, de noirs, de blancs et de gris que Twombly établit dans 50 Days at Iliam se retrouve dans les autres œuvres de cette section de l’exposition. Ses coups de pinceau passionnés et énergiques ainsi que son écriture féroce explosent à la surface d’œuvres comme Wilder Shores of Love et Petals of Fire. Sa voix atteint un magnifique crescendo dans la série Quattro Stagioni - Primavera - Estate - Autunno – Inverno, qui révèle une profondeur émotionnelle et une maîtrise de la vision remarquables.
Cy Twombly - Quattro Stagioni - Primavera - Estate - Autunno - Inverno, 1993 - 1995. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2017
Couronnement de Sesostris
Sont ensuite exposées les peintures que Twombly créa dans la dernière décennie de sa carrière. Commençant par la série Coronation of Sestrosis, qui exprime un langage épuré, presque sacré, de lignes et de formes, cette section s’étend pour inclure certaines des œuvres les plus somptueuses, sensuelles, colorées et puissantes de l’exposition. De l’emblématique Blooming, au triptyque A Gathering of Time, en passant par les inoubliables Bacchus et Gaète, ces peintures possèdent la présence et la puissance de l’histoire, et communiquent la beauté et la profondeur du mythe humain, auquel Cy Twombly était si intimement lié.
L’exposition se termine par une sélection de sculptures de Cy Twombly. Leur présentation, toutes réunies devant un mur de fenêtres donnant sur Paris, les distingue des autres œuvres du spectacle. Si elles avaient été exposées en plus petits groupes, ou une à une tout au long de l’exposition, elles auraient pris une présence différente. Peut-être auraient-elles eu moins de puissance, ou peut-être plus. Mais les voir toutes en un même lieu fut révélateur. Twombly disait à propos de ses sculptures : « La peinture blanche est mon marbre. » Plutôt que d’enlever du marbre, il ajoutait de la peinture. En recouvrant ces formes, il révélait ce qui est essentiel en elles. D’une certaine manière, c’est une parfaite synthèse poétique de sa vie et de son œuvre.
Cy Twombly - Sans titre (Gaete), 2007. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2016
Image en vedette : Cy Twombly - Volubilis (à gauche) et Ouarzazate (à droite), 1953. Vue de l’installation au Centre Pompidou, Paris, 2016
Toutes les images sont fournies par IdeelArt
Par Phillip Barcio






