
Geta Brătescu - Récits dessinés de formes
Geta Brătescu avait 90 ans lorsque le ministère roumain de la Culture l’a choisie pour représenter sa Roumanie natale à la 57e Biennale de Venise. Pour sa troisième participation à la Biennale, elle attira l’attention mondiale sur son génie charmant, ce qui conduisit, entre autres, à ce que Brătescu soit représentée par Hauser & Wirth, une galerie d’art influente et de premier ordre dont le catalogue comprend des géants tels que Louise Bourgeois, Mark Bradford, Hans Arp, Arshile Gorky, Philip Guston, Lygia Pape et Allan Kaprow, pour n’en nommer que quelques-uns. Brătescu avait une vie entière d’œuvres achevées et aurait facilement pu se reposer sur ses lauriers en exposant et vendant son œuvre historique. Mais plutôt que de se contenter de ses réalisations passées, elle commença à travailler avec sa nouvelle galerie pour organiser une exposition remplie d’œuvres plus récentes, réalisées au cours des dix dernières années. Brătescu est décédée à l’automne 2018, à l’âge de 92 ans. Mais cette exposition d’œuvres tardives qu’elle avait planifiée, Geta Brătescu : Le Pouvoir de la Ligne, a ouvert cette semaine chez Hauser & Wirth à Londres. Elle comprend des dessins et des collages centrés sur les éléments de la ligne et de la forme. Les œuvres sont pleines de légèreté et de joie, comme de petits instants d’extase visuelle. Elles sont frappantes par leur simplicité, mais indéniables par leur virtuosité. Comme le montrent les films qui accompagnent l’exposition, Brătescu était une maestro naturelle en matière de dessin. Sa maîtrise des marqueurs, crayons, stylos et ciseaux révèle subtilité et grâce. Sa méthode intuitive incarnait parfaitement le flux. Il est presque inconcevable de savoir combien de dessins Brătescu a créés au cours de sa vie, et il est particulièrement étonnant de voir à quel point chacun d’eux est parfaitement unique. Sous cette unicité se cache cependant un langage visuel simple mais dynamique qu’elle s’est défini. Cette vision idiosyncratique est pleinement exposée dans cette exposition — une démonstration de brillance par une artiste dont la reconnaissance mondiale, bien que tardive, est amplement méritée.
Lignes de Poésie
Dans une interview accordée à Art margins en 2013, Geta Brătescu déclara qu’elle n’était pas peintre. Elle qualifiait la peinture de forme d’art la plus bourgeoise, car en Roumanie communiste, il semblait que chaque officiel voulait posséder chez lui une peinture à l’huile socialiste réaliste. Brătescu préférait le dessin, en raison de l’immédiateté et de la simplicité de l’acte. Tout le monde peut dessiner, et les matériaux nécessaires au processus sont peu coûteux et facilement accessibles. Même si vous n’avez rien pour dessiner, vous pouvez toujours faire un dessin. Il suffit de savoir tracer une ligne. Vous pouvez même utiliser des ciseaux. Comme Matisse dans ses dernières années, Brătescu aimait dessiner avec des ciseaux. Elle découpait des feuilles de papier coloré et utilisait les morceaux découpés pour créer des collages. Elle soulignait poétiquement que, lors de la découpe, la ligne fait tout le travail ; ce n’est pas un dessin avec une ligne visible, mais plutôt un dessin avec l’énergie de la ligne. « Le fil d’araignée emporté par le vent est une ligne volante », disait-elle. « C’est un phénomène mystérieux. Tracer une ligne, une simple ligne, avec le sentiment et la conscience que vous produisez une expression... Pour moi, le dessin n’est pas simplement un métier ; c’est la libération d’une énergie intrinsèque, structurelle, une joie. »

Geta Brătescu - Art au marqueur, 2013. Collage, dessin sur papier, 4 parties. 29,5 x 41,7 cm / 11 5/8 x 16 3/8 po. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Ivan Gallery, Bucarest et Hauser & Wirth. © Geta Brătescu
Beaucoup d’œuvres dans Geta Brătescu : Le Pouvoir de la Ligne ont été réalisées avec l’outil le plus ordinaire : un marqueur. Néanmoins, c’est un émerveillement de voir Brătescu à son travail à la table de dessin, traçant instinctivement des courbes rapides et parfaitement harmonieuses avec un marqueur noir épais. Un collage sans titre, jaune et noir, de 2012 est véritablement vivant, évoquant des corps interstellaires, ou peut-être la vie microscopique tourbillonnant dans une boîte de Pétri. Il a la fantaisie et l’élégance d’un mobile d’Alexander Calder, et l’harmonie minimale d’une peinture d’Agnes Martin. Par ailleurs, sa série « Art au marqueur » (2013) évoque les mathématiques et la géométrie, alors que des arcs parfaits sont équilibrés par des angles droits et des réseaux d’orbes colorés. Mais ces compositions ne naissent pas de formules. Elles sont le produit de l’instinct et de l’esprit visuel, faisant référence à Wassily Kandinsky et Joan Miró, non à Euclide et Newton.

Geta Brătescu - Sans titre (Fără titlu), 2013. Collage, papier, carton, bois sur papier. 29,5 x 40,5 cm / 11 5/8 x 16 po. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Ivan Gallery, Bucarest et Hauser & Wirth. © Geta Brătescu
Jeux de Formes
Parmi les œuvres les plus saisissantes de Geta Brătescu : Le Pouvoir de la Ligne se trouve une série appelée « Jocul Formelor (Jeu des Formes) ». Des formes dessinées primordiales nagent à travers ces compositions aux côtés de formes géométriques collées, entourées de nappes de couleur atmosphérique. Les formes collées sont d’un noir profond ; les formes dessinées vibrent de nuances dégradées ; des gribouillis calligraphiques activent les espaces liminaux. Le titre de la série suggère ce que les œuvres accomplissent si brillamment : montrer la simplicité avec laquelle Brătescu pouvait créer volume et masse avec de simples lignes. Qu’est-ce qu’il faut pour qu’une ligne devienne une forme, et qu’une forme devienne un volume ? Avec subtilité et humour, elle joue avec ces idées, ainsi qu’avec celle de transformer des plans bidimensionnels en mondes illusionnistes de profondeur et de mouvement.

Geta Brătescu - Sans titre (Fără titlu), 2015. Collage, papier, carton sur papier. 23 x 30,5 cm / 9 x 12 po. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Ivan Gallery, Bucarest et Hauser & Wirth. © Geta Brătescu
Plusieurs œuvres de l’exposition sont réalisées à partir de papier froissé. Ces œuvres combinent la poésie de la ligne découpée avec le jeu de la transformation de deux dimensions en trois. Brătescu les a créées en découpant des formes dans du papier coloré, puis en pliant ces formes et en les assemblant en grilles sur des surfaces en papier. Les lignes des grilles ressortent en relief ; les formes pliées acquièrent masse et profondeur, se transformant en formes sculpturales. Les grilles sont méticuleusement disposées, mais les formes sont intuitives et libres. Le résultat est quelque chose de rigide et planifié, mais plein de variables inattendues. Une telle joie et une telle réflexion se dégagent de toutes ces œuvres tardives qu’il est clair que Brătescu avait encore beaucoup à offrir, même après une longue vie consacrée à l’art. L’originalité exposée dans cette exposition est à la fois une source d’inspiration et un plaisir à contempler. Geta Brătescu : Le Pouvoir de la Ligne est visible jusqu’au 27 avril 2019 chez Hauser & Wirth à Londres.
Image en vedette : Geta Brătescu - Puterea liniei (Le Pouvoir de la Ligne), 2011. Dessin et collage sur papier. 21 x 28,2 cm / 8 1/4 x 11 1/8 po. Avec l’aimable autorisation de l’artiste, Ivan Gallery, Bucarest et Hauser & Wirth. © Geta Brătescu
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






