
Martin Barré, L'artiste abstrait oublié, au Centre Pompidou
La rétrospective Martin Barré, visible du 14 octobre 2020 au 4 janvier 2021 au Centre Pompidou, offre le regard le plus complet à ce jour sur la carrière toujours en évolution de cet artiste énigmatique. Pourtant, malgré sa renommée locale (20 des œuvres présentées proviennent de la collection permanente du Pompidou), il ne fait aucun doute que de nombreux visiteurs venus de l’étranger ne sauront pas qui est cet artiste. S’ils regardent son travail uniquement d’un point de vue contemporain, ils pourraient même se demander pourquoi cela devrait les intéresser. Barré n’a jamais abordé de préoccupations sociales ou politiques particulières dans son œuvre. En fait, ses peintures semblent souvent ne contenir aucun contenu, ni ne faire beaucoup d’effet en tant qu’objets. En effet, Barré (1924 — 1993) a souvent été rejeté de son vivant. Néanmoins, pour beaucoup d’entre nous, il y a quelque chose d’indéniablement attirant dans son travail. Simple, et parfois même simpliste, ses peintures sont honnêtes, amusantes et indubitablement humaines. Barré réalisait des peintures qui semblent à peine être des peintures, et j’ai l’impression que c’était là l’essentiel. Comme le précise la rétrospective du Pompidou, Barré a traversé au moins cinq grandes évolutions dans son style visuel. Ces changements étaient peut-être sans grande importance dans l’histoire de l’art, mais cela n’enlève rien à la vérité que son évolution a toujours révélée : la seule obligation d’un artiste est envers sa propre curiosité. À notre époque, où l’on attend de chaque artiste qu’il puisse défendre vigoureusement son œuvre sur les plans académique, social et politique, Barré pourrait sembler peu sérieux. Mais cela a toujours été le cas, même il y a un demi-siècle. Il n’a jamais fait partie du moule. En suivant ses propres intérêts, Barré est devenu pour ses admirateurs français ce qu’Agnès Martin est pour les Américains : un prophète du minimalisme à la fois comme méthode esthétique et comme chemin vers la connaissance de soi.
Le Proto-Minimaliste
Né à Nantes, dans l’ouest de la France, en 1924, Barré aurait parcouru à pied les 376 km jusqu’à Paris en tant que jeune artiste de 19 ans plein d’espoir. Ce voyage lui prit cinq jours. Pendant la décennie suivante, il étudia dans diverses académies d’art et expérimenta différentes méthodes et langages visuels. Il détermina rapidement que la seule voie possible pour lui était l’abstraction, et la principale préoccupation abstraite qui l’intéressait était la relation entre l’image peinte et son support (ou surface préparée). Barré s’interrogeait sur ce qui pouvait constituer une peinture ; ce qui rendait les peintures distinctes ; et ce qui pouvait être considéré comme contenu dans une peinture. Il ne pensait pas être un pionnier en posant ces questions. Au contraire, se référant à une peinture créée un demi-siècle plus tôt, il disait : « Toute peinture me semble mener à et partir du carré noir de Malevitch sur un fond blanc. »

Martin Barré - 86-87-120x120-E, 1986 - 1987. Acrylique sur toile. 120 x 120 cm. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris. © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-GP © Martin Barré, Adagp, Paris 2020
Dans plusieurs de ses premières peintures abstraites, Barré utilisa également le carré pour explorer la relation entre l’image et le fond. Plutôt que de peindre les carrés, il bloquait la forme, délimitant son vide par l’espace peint autour. La question simple que posent ces peintures est de savoir si le vide peut être un contenu. Ensuite, il simplifia encore sa méthode, s’inspirant des graffitis réalisés à la bombe aérosol qu’il voyait à Paris. Percevant les bombes aérosol comme des prolongements parfaits de la main de l’artiste, il réalisa une série de peintures qui ressemblent à rien d’autre que des lignes pulvérisées sur les surfaces préparées des toiles. Parfois, il pulvérisait des lignes en motif. D’autres fois, il ne pulvérisait qu’une petite ligne dans un coin de la toile. Parfois, il peignait des gribouillis. D’autres fois, il suspendait plusieurs toiles sur un mur et prolongeait une ligne d’une toile à l’autre. La qualité minimale de ces œuvres contrastait avec celles réalisées par ses contemporains dans les années 1960, ce qui valut à Barré sa réputation d’anti-culture et de proto-minimaliste.

Martin Barré - 57-100x100-A, 1957. Huile sur toile. 100 x 100 cm. Collection privée, Paris ; avec l’aimable autorisation d’Applicat-Prazan, Paris. © Martin Barré, Adagp, Paris 2020 / Photo : Art Digital Studio
Questions Simples
Dans les années 1970, Barré fit une pause de quatre ans dans la peinture pour explorer ce qu’il appelait le photo-conceptualisme. Cette période de sa carrière est rarement abordée dans ses expositions en galerie. Je me demande parfois, si l’art ne pouvait ni s’acheter ni se vendre, comment cela changerait-il la manière dont on en parle ? En général, je pense qu’on écrirait moins. Dans le cas de Barré, je crois qu’on écrirait davantage, surtout à propos de cette pause. Elle n’a peut-être pas produit d’objets à vendre dans les galeries, mais elle a profondément influencé la manière dont Barré comprenait sa question centrale sur l’image par rapport au fond. À la fin de cette période, ses peintures devinrent beaucoup plus denses, avec des grilles esquissées soutenant des hachures peintes, elles-mêmes voilées par des couches de lavis transparent. Ces œuvres restent géométriques, revenant à Malevitch et ses carrés, mais elles sont assez complexes et s’approchent plus que tout ce que Barré avait fait auparavant d’embrasser ce que la plupart des spectateurs considéreraient comme un contenu.

Martin Barré - 60-T-43, 1960. Huile sur toile. 81 x 330 cm (quadriptyque). Collection privée. Avec l’aimable autorisation de Matthew Marks Gallery, New York / Photo : Ron Amstutz © Martin Barré, ADAGP, Paris 2020
Dans ses dernières années, Barré affina une fois de plus son langage visuel, créant cette fois une série d’œuvres géométriques à bords nets qui suggèrent son affinité avec un autre pionnier de l’abstraction : Piet Mondrian. Ces dernières peintures, avec leurs compositions nettes et plates, sont parfois présentées comme un rejet de ses œuvres antérieures, plus brutes. Cependant, elles ne semblent pas si éloignées. Elles montrent des lignes peintes sur un fond afin de délimiter l’espace. Les zones peintes interrogent le fond, soulevant des questions sur la partie de la peinture qui constitue l’image. Comme toutes ses peintures précédentes, ces œuvres finales posent la question de savoir ce qui est le plus important : le contenu d’une peinture ou son support ? Pour moi, ce n’est pas seulement une question sur la peinture, mais aussi une question existentielle sur le fait d’être peintre. Elle interroge ce qui est valable aux yeux des autres ; ce qui mérite attention ; et ce qui vaut notre temps — des questions simples peut-être, posées par des peintures simples, mais dont la simplicité laisse place à l’apprentissage de soi.
Image en vedette : Martin Barré - 60-T-45, 1960. Huile sur toile. 192 x 253 cm (quadriptyque). Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris. © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-GP © Martin Barré, Adagp, Paris 2020
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






