
Pierre Soulages fête ses 100 ans au Louvre
Né la veille de Noël à Rodez, une petite ville du Sud de la France, le peintre abstrait français Pierre Soulages s’est révélé être un cadeau très spécial pour le monde. En effet, Le Musée du Louvre a annoncé qu’il ouvrira en décembre une exposition célébrant ce don, retraçant l’ensemble de l’œuvre de Soulages, à l’occasion de son centième anniversaire. Soulages a consacré sa carrière à l’exploration d’une seule couleur — la couleur noire — avec un accent particulier sur l’étude de son interaction avec la lumière. Son œuvre extraordinaire ne vieillit jamais malgré ses paramètres relativement simples. Il la renouvelle sans cesse en explorant les profondeurs apparemment infinies de la texture, de la tonalité et de la structure compositionnelle, prouvant encore et encore que les possibilités de la peinture, même aujourd’hui, sont sans limites. L’année de naissance de Soulages — 1919 — fut elle-même une année à la fois d’obscurité et de lumière. Ce fut l’année où les alliés se réunirent pour la Conférence de la paix de Paris, afin de fixer les conditions de la paix après la fin de la Première Guerre mondiale. Pourtant, ce fut aussi étrangement l’année de la formation du prédécesseur du parti nazi — connu sous le nom de Parti des travailleurs allemands. Soulages a personnellement été témoin des ravages de la guerre en servant dans l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre, il passa l’examen d’entrée à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, la plus importante académie d’art de Paris. Malgré sa réussite à l’examen, il rejeta ce que l’école enseignait, choisissant plutôt de suivre son propre style personnel. Après avoir également été rejeté par le salon officiel, il exposa ses peintures pour la première fois au Salon des Indépendants de 1947, qui ne comportait aucun jury. Depuis cette première exposition, Soulages est resté fidèle à sa propre vision, réinventant continuellement sa pratique. Même aujourd’hui, alors qu’il approche de ses 100 ans, il ne ralentit pas — un fait démontré par la présence de plusieurs toutes nouvelles peintures de grand format dans sa prochaine rétrospective au Louvre.
Aller au-delà du noir
Au début de sa carrière, Soulages était connu autant pour son usage de la couleur noire que pour son style de peinture gestuelle. Utilisant des pinceaux de peintre en bâtiment ordinaires et des couteaux à palette, il créa de grandes compositions abstraites et gestuelles qui évoquent aujourd’hui des comparaisons avec les œuvres des peintres américains Robert Motherwell et Franz Kline. Pourtant, Soulages fut un pionnier de ce style distinctif, non un suiveur. Il créait ce que les critiques appelleraient plus tard la peinture d’action, et fut l’un des premiers artistes associés aux mouvements connus sous les noms de Tachisme et Art Informel. Toutes ces associations étaient liées à ses marques gestuelles, et pourtant, bien que celles-ci soient clairement les éléments les plus dramatiques de ces premières peintures, Soulages ne les considérait pas comme le centre de l’œuvre. Il ne souhaitait même pas que son travail soit associé à un quelconque type d’abstraction lyrique. Il s’intéressait plutôt toujours à la relation dynamique entre la peinture noire et le support blanc — entre l’obscurité et la lumière.

Pierre Soulages - Peinture, 220 x 366 cm, 14 mai 1968, Paris, Musée National d'Art moderne - Centre Pompidou © Archives Soulages/ADAGP, Paris 2019
C’est en 1979 qu’il trouva le langage approprié pour exprimer ses idées. Le terme qu’il inventa cette année-là pour ses peintures fut Outrenoir — au-delà du noir. En un sens, ce terme renvoie à l’idée que ses peintures demandent aux spectateurs de regarder au-delà de la couleur de la peinture. Elles exigent que nous utilisions le noir comme point de départ, non comme point d’arrivée. Dans certaines de ses peintures Outrenoir, la lumière rebondit sur les crêtes profondes de la peinture, créant des bords brillants, apparemment blancs. Ce blanc, cependant, n’est en réalité pas là du tout ; c’est une illusion. Dans d’autres peintures Outrenoir, les lumières de la galerie nous aident à voir que ce qui semble d’abord être une surface monochrome est en fait une tapisserie composée de variations subtiles de noirs et de gris. Mais il y a aussi une autre manière dont Soulages veut que nous comprenions l’expression au-delà du noir. Il veut que nous allions complètement au-delà de la notion de couleur, dans un lieu où nous réalisons ce qui est vraiment important : notre état d’esprit. Si nous nous ouvrons à la pleine signification d’outre-noir, nous pourrions atteindre l’état mental approprié pour comprendre que la perception est tout.

Pierre Soulages - Goudron sur verre, 45,5 x 45,5 cm, 1948, Paris Musée National d'Art moderne-Centre Pompidou © Archives Soulages/ADAGP, Paris 2019
Soulages au Louvre
Bien que son œuvre pourrait sans doute remplir tout le musée, la prochaine rétrospective Pierre Soulages au Louvre ne sera pas vaste. Elle se tiendra dans le cadre intime du Salon Carré, la première galerie jamais ouverte au public. Pourtant, chaque étape de sa carrière sera explorée, à travers une sélection soigneusement choisie d’œuvres provenant presque entièrement des collections permanentes d’autres musées. La peinture Walnut Stain de 1946 illustre le style lyrique, presque calligraphique, que Soulages développa très tôt. En ignorant le lyrisme de l’œuvre, on peut voir comment, dans chaque coup de pinceau, l’intensité variable de la pression exercée sur le pinceau crée des variations infinies d’obscurité et de lumière. De même, dans Peinture (1968), presque entièrement noire, c’est la variation qui attire notre regard — les petits endroits où le support blanc apparaît, ou où un léger toucher de la main a créé des ombres mystérieuses et fantomatiques.

Pierre Soulages - Walnut Stain, 48,2 x 63,4 cm, 1946, Rodez, Musée Soulages © Archives Soulages/ADAGP, Paris 2019
Ensuite, nous voyons la naissance de l’Outrenoir avec une peinture de 1979. Des marques de pinceau en empâtement créent une jungle de crêtes sur lesquelles la lumière joue, tandis qu’un rectangle noir uni dans le quadrant supérieur de la toile nous rappelle la profondeur de la véritable obscurité. Plus tard, dans une série de polyptyques, nous voyons Soulages explorer les nuances et les extrêmes de la teinte que nous appelons noir. Utilisant la ligne, la forme et le motif avec un effet fascinant, ces peintures brouillent brillamment la frontière entre contenu et méthode. Malgré sa petite taille, ou peut-être d’une manière amusante à cause de cela, la véritable élégance de ce que Soulages a accompli est célébrée par cette rétrospective : en limitant ce que nous voyons, notre compréhension de ce qui est possible peut être enrichie. Pierre Soulages au Louvre sera visible du 11 décembre 2019 au 9 mars 2020.
Image en vedette : Pierre Soulages - Peinture, 222 x 314 cm, 24 février 2008, Paris, Pierre Soulages © Archives Soulages/ADAGP, Paris 2019
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






