
Art Informel - Le reflet pictural de l'Europe d'après-guerre
Les artistes associés à Art Informel sont parfois appelés les équivalents internationaux des expressionnistes abstraits. Émergeant dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, ils ont rejeté la logique artistique d’avant-guerre et ont créé des peintures à partir de l’improvisation et de l’expérimentation. Mais contrairement à l’expressionnisme abstrait, l’Art Informel n’était pas tant un mouvement artistique qu’un terme générique regroupant plusieurs mouvements artistiques vaguement liés, qui avaient tous un point commun : le rejet de la raison au profit de l’intuition.
Peinture sans logique = Art Informel
Aujourd’hui, on considère la Seconde Guerre mondiale comme une guerre juste où des divisions claires existaient entre le bien et le mal. Les horreurs subies par les deux camps sont souvent justifiées parce que les « bons » ont finalement gagné. Mais pour comprendre l’essor de Art Informel, il faut élargir notre perspective. Les êtres humains guidés par la logique et la raison ont provoqué les Première et Seconde Guerres mondiales, la Grande Dépression, la famine mondiale, le génocide et la guerre atomique. La logique de la civilisation est qu’elle exige la sécurité, qui nécessite le pouvoir, lequel doit être affirmé pour être cru.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le scientifique J. Robert Oppenheimer, qui avait grandement contribué à la création de la bombe atomique, déclara : « Nous savions que le monde ne serait plus le même. » C’était aussi l’attitude commune parmi les artistes de l’époque, qui pensaient que la logique historique avait conduit le monde à ce désastre tragique et que tout devait changer. Beaucoup se lancèrent dans une quête de quelque chose de plus profond que la logique pour guider leur art. Cherchant un lien universel à tous les humains, ils abandonnèrent la forme. Ils renoncèrent à la planification. Pour la première fois dans l’histoire de l’art, au lieu de commencer par une idée pour finir par une peinture, les peintres commencèrent simplement à peindre, guidés par l’instinct, laissant leurs gestes, leurs médiums et leurs sentiments subconscients diriger leurs créations. Ce n’est qu’une fois leurs œuvres achevées qu’ils osèrent leur attribuer un sens.
Georges Mathieu - La Bataille de Hastings, 1956, © Georges Mathieu
La Tache Magique
Aux États-Unis, la tendance vers un art guidé par le subconscient et l’instinct aboutit à l’émergence de ce que l’on appela l’expressionnisme abstrait. À l’international, et surtout en Europe, cela donna naissance à divers mouvements, dont CoBrA, l’abstraction lyrique et l’art brut. Chacun de ces mouvements peut être regroupé sous la grande bannière de l’Art Informel, car tous, d’une manière ou d’une autre, rejetèrent la logique artistique antérieure au profit de quelque chose de plus primitif, plus subconscient et plus instinctif. Le plus réussi et influent des mouvements de l’Art Informel s’appelait le Tachisme. L’origine du mot Tachisme vient du mot français tache, qui signifie tache. Le Tachisme se caractérise par de nombreux éléments similaires à ceux de l’expressionnisme abstrait, tels que les éclaboussures de peinture, les gouttes, les coups de pinceau spontanés, les techniques primitives comme gratter la surface avec des couteaux, des doigts, des bâtons ou d’autres outils, brûler, trancher ou endommager autrement la toile, ou tout autre geste inspiré par l’intuition de l’artiste.
Jean Fautrier - La Juire, 1943, 65 x 73 cm, Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris
Les Figures de Proue de l’Art Informel
Phénomène véritablement mondial, les figures clés de l’Art Informel venaient de nombreux pays, notamment la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et le Canada. En France, les peintres principaux associés à cette tendance étaient Pierre Soulages, Jean Fautrier et Georges Mathieu.
Pierre Soulages
Pierre Soulages était bien connu pour ses gestes puissants et assurés ainsi que pour son esthétique improvisée simplifiée. Il devint célèbre sous le nom de « Peintre du Noir » en raison de l’attention particulière qu’il portait à ce qu’il appelait la « couleur et non-couleur » du noir, qu’il considérait comme une source d’illumination.

Pierre Soulages - Peinture, 25 février 1955, 1955, Huile sur toile, 100 × 73 cm
Hans Hartung
D’Allemagne vint Hans Hartung, l’un des nombreux artistes qualifiés de « dégénérés » par les nazis. Hartung quitta son pays natal pour la France en 1935. Il s’engagea dans la Légion étrangère française et combattit en Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale, perdant sa jambe droite au combat.

Hans Hartung - T1950-43, 1950, Huile sur toile, 38 x 55 cm, © Hans Hartung
Emilio Vedova
En Italie, l’Art Informel fut largement adopté, donnant naissance aux carrières d’artistes comme Alberto Burri et Emilio Vedova. Vedova devint l’un des peintres modernes les plus influents d’Italie. En plus d’être une figure majeure de l’Art Informel, il exerça une influence considérable sur le mouvement Arte Povera et obtint une reconnaissance mondiale. Vedova fut soutenu et collectionné par Peggy Guggenheim et remporta le Grand Prix de peinture à la Biennale de Venise en 1960.

Emilio Vedova - Ciclo 61N.8, 1961, Huile et collage sur toile, 146,5 x 200 cm, © Emilio Vedova
Manolo Millares
D’Espagne vint le peintre autodidacte Manolo Millares, qui passa du surréalisme à l’informel, atteignant une reconnaissance mondiale au début des années 1960. Millares incorpora une vaste gamme de médiums et de techniques dans ses œuvres, notamment en lacérant ses surfaces et en ajoutant des éléments de collage à partir de tissus jetés et d’autres matériaux trouvés.

Manolo Millares - Peinture 150, 1961, Peinture à l’huile sur toile, 1308 x 1622 mm, © Succession Manolo Millares
Jean-Paul Riopelle
Du Canada vint le peintre Jean-Paul Riopelle, considéré comme l’artiste abstrait canadien le plus accompli. Riopelle passa la majeure partie de ses années productives en France et fut le compagnon de longue date de la peintre expressionniste abstraite américaine Joan Mitchell.

Jean-Paul Riopelle - Épiphanie, 1956, Huile sur toile, 29 x 39 pouces, SODRAC Succession Riopelle
Improvisation Automatique
La force unificatrice et motrice qui guida tous les participants de l’Art Informel était ce que les surréalistes appelaient l’automatisme : des actions sans préméditation consciente. Peut-être que sous-jacente à leurs efforts se trouvait une volonté de se débarrasser des images résidant dans leur subconscient ; des images dominées par des scènes de carnage et de destruction. Peut-être que cette manière de faire de l’art aida toute la culture à réimaginer la civilisation par un retour au primitivisme. Mais ce qui fut le plus important dans l’Art Informel fut son aspect improvisé. C’était une expression purement personnelle. Cela élevait l’importance de l’artiste individuel. Cela valorisait la découverte de soi et encourageait les spectateurs à interpréter l’œuvre, leur offrant une chance de se découvrir eux-mêmes aussi.
Parce que les œuvres liées à l’Art Informel étaient si intimement liées aux mécanismes psychologiques intérieurs des artistes qui les créaient, elles peuvent être considérées comme véritablement humanistes. Elles élèvent la nature précieuse de l’individu au-dessus de tout. Après des décennies où la soi-disant civilisation fit tout pour faire sentir aux individus qu’ils ne valaient rien, sauf comme cibles, travailleurs, cadavres et outils, les artistes de l’Art Informel inversèrent la tendance, rendant la dignité créative individuelle à un monde en grand besoin.
Image en vedette : Jean-Paul Riopelle - Composition (détail), SODRAC Succession Riopelle
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






