
Sophie Taeuber-Arp - Une force féminine majeure du dadaïsme et de l'art concret
Audacieuse et dynamique, Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), née Taeuber, fut une figure majeure féminine des mouvements d’avant-garde européens du dadaïsme et de l’art concret. Sa carrière s’étendit sur deux guerres mondiales et ouvrit une nouvelle ère de création et de savoir-faire. En quête d’opportunités et de reconnaissance pour son art, elle repoussa les rôles artistiques limités assignés aux femmes et fit entrer les arts appliqués dans le courant principal aux côtés des beaux-arts. Certains la qualifiaient de radicale, bien qu’elle détestât apparemment ce mot. Je la trouve inspirante. Née dans une grande famille prussienne, elle montra très tôt une inclination pour l’art et la scène. Elle fréquenta l’École des Arts Appliqués de Saint-Gall, en Suisse, de 1908 à 1910, puis partit en Allemagne en 1911 pour suivre des cours à l’École des Arts et Métiers de Hambourg et au studio de Walter von Debschitz à Munich. À cette époque, des règles strictes dictaient ce que les femmes pouvaient étudier — Taeuber-Arp fut autorisée à travailler les textiles, la broderie et le tissage, des compétences généralement considérées comme des « travaux de femmes ». Elle découvrit vite que ces arts appliqués, contrairement aux beaux-arts, acceptaient davantage l’abstraction. Par le biais des textiles, Taeuber-Arp pouvait expérimenter les couleurs et les formes proches de l’avant-garde tout en rencontrant plus facilement le succès commercial que ses homologues des beaux-arts.
Une artiste pluridisciplinaire
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914, Taeuber-Arp retourna en Suisse et entama une carrière dans les arts appliqués, complétant son travail par l’étude de la danse moderne et l’exploration de la peinture et de la sculpture non figuratives. Le pays neutre était devenu un refuge pour les jeunes artistes fuyant les bouleversements en Europe et cherchant la liberté créative pour exprimer la dévastation de la guerre. Taeuber-Arp se constitua rapidement un nouveau cercle d’amis avant-gardistes à Zurich, dont le poète et peintre franco-allemand Jean (également connu sous le nom de Hans) Arp, qu’elle épousera plus tard. En plus d’enseigner les Textiles à l’École des Arts et Métiers de Zurich, Taeuber-Arp dansait au Cabaret Voltaire, un cabaret et lieu de rencontre pour artistes et poètes qui allaient fonder le mouvement dadaïste. Elle créa aussi des costumes et des décors pour des spectacles, ainsi que des marionnettes pour une production du Roi Cerf. Par ces projets, Taeuber-Arp affina son style fait de formes simplifiées, de motifs géométriques et d’éclats de couleur. En 1920, elle réalisa certaines de ses œuvres les plus remarquables, désormais emblématiques du dadaïsme — une série de têtes en bois (semblables aux objets utilitaires servant à présenter des chapeaux) décorées et peintes de visages abstraits, intitulée à juste titre Têtes Dada ou Tête Dada.

Détail d’une œuvre de Sophie Taeuber-Arp présentée dans l’exposition Femmes dans l’abstraction au Centre Pompidou, 2021.
Dadaïsme & Constructivisme
Bien qu’actrice majeure du mouvement dada naissant, Taeuber-Arp utilisait fréquemment des pseudonymes et portait des masques lorsqu’elle dansait. Cela mettait en valeur les costumes élaborés de danse moderne, dont certains auraient été conçus par elle ; cela lui permettait aussi de garder son identité secrète auprès de ses collègues de l’École de Zurich, qui décourageaient étudiants et professeurs de participer à l’avant-garde. Cependant, Taeuber-Arp réussit habilement à faire le pont entre ces deux mondes, travaillant comme enseignante et créatrice textile le jour, et se produisant comme danseuse moderne et figure avant-gardiste la nuit. Les taies d’oreiller décorées et les sacs perlés qu’elle produisait et vendait rencontrèrent un tel succès qu’elle dut embaucher de l’aide pour répondre à la demande. Elle utilisa également sa position à l’École de Zurich pour défendre les arts appliqués. Ces savoir-faire étaient souvent considérés comme inférieurs aux beaux-arts, et par son travail elle promut cette discipline comme une forme d’art à part entière.
À mesure que le dadaïsme gagnait en popularité et en reconnaissance, Taeuber-Arp se trouva en désaccord avec l’absurdité croissante et l’importance que prenait le mouvement. Elle écrivit à Jean Arp en 1919 : « Je suis furieuse. Qu’est-ce que ce non-sens, ‘artiste radical’. Il ne doit y avoir que l’œuvre, se manifester ainsi est plus que stupide. » Son travail de cette période prit des accents plus constructivistes, un mouvement abstrait austère qui balayait la Russie et mettait l’accent sur la maîtrise technique et les matériaux reflétant l’industrie et l’urbanisation. En 1922, elle épousa Arp et collabora avec lui sur plusieurs projets, notamment avec le décorateur Theo van Doesburg sur l’intérieur désormais célèbre du Café de l’Aubette à Strasbourg, en France. Ce fut l’une des premières fois où l’abstraction et l’architecture furent réunies dans un même lieu. Leur installation à Paris en 1929 les fit entrer dans un nouveau cercle d’artistes explorant l’art non figuratif, dont Joan Miró, Wassily Kandinsky et Marcel Duchamp. Durant cette période, elle fut membre de plusieurs groupes d’art abstrait et avant-gardiste et dirigea la revue d’art constructiviste Plastique. À l’instar des premiers artistes avant-gardistes russes comme Kazimir Malevitch, elle utilisa fréquemment des cercles et fut l’une des premières artistes à employer des pois dans les beaux-arts.

Œuvre de Sophie Taeuber-Arp présentée dans l’exposition Femmes dans l’abstraction au Centre Pompidou, 2021.
Dernières années & héritage
En 1940, Taeuber-Arp et son mari s’installèrent dans le sud de la France avant de fuir en Suisse en 1942 pour échapper à l’occupation nazie. Peu après, alors qu’elle séjournait chez le designer suisse Max Bill en 1943, Taeuber-Arp mourut tragiquement d’une intoxication accidentelle au monoxyde de carbone causée par un poêle défectueux. Elle et Arp espéraient obtenir des visas pour se rendre aux États-Unis. Arp se remaria en 1959 ; cependant, il consacra la fin de sa vie à promouvoir l’œuvre de Taeuber-Arp, qui resta largement sous-représentée dans l’histoire du dadaïsme et de l’avant-garde européenne. Son art et sa vie furent également cités comme source d’inspiration pour le mouvement d’art féministe des années 1960, qui reconnut à juste titre Taeuber-Arp comme une pionnière. Dans les années 1980, le Museum of Modern Art de New York organisa la première rétrospective itinérante consacrée à Taeuber-Arp afin de reconnaître ses contributions à l’abstraction géométrique et à l’art concret, et fit découvrir sa vision dans plusieurs villes d’Amérique du Nord. En 1995, le gouvernement suisse ajouta son portrait sur le billet de 50 francs suisses, faisant d’elle la première femme à recevoir cet honneur. Bien que son nom soit encore aujourd’hui moins connu que celui de son mari, Arp, ou de ses contemporains, elle est désormais considérée comme l’une des artistes les plus importantes du XXe siècle.
En 2021/2022, son œuvre fera l’objet d’une grande rétrospective itinérante intitulée « Sophie Taeuber-Arp : Abstraction vivante » présentée au Kunstmuseum de Bâle en Suisse, à la Tate Modern à Londres, et au Museum of Modern Art à New York.
Image en vedette : œuvre de Sophie Taeuber-Arp présentée dans l’exposition Femmes dans l’abstraction au Centre Pompidou, 2021.
Par Emelia Lehmann






