
Jean Arp et l'abstraction inspirée par la nature
Parfois, notre ego humain nous convainc que nous pourrions sauver le monde, si seulement nous en avions l’autorité. Jean Arp, l'un des fondateurs du dadaïsme, a été confronté à deux reprises à un monde au bord de l'anéantissement grâce à des mégalomanes offrant à l'humanité la sécurité ou la gloire en échange du pouvoir. L’œuvre de Jean Arp offrait une alternative à cette folie. Il rejetait la logique fatale qui avait conduit les humains à croire qu’ils étaient au-dessus, en compétition ou en quelque sorte séparés de la nature. Les sculptures, peintures et collages de Jean Arp démontrent que l’humanité et la nature ne font qu’un. À travers ses œuvres et ses écrits, Arp a remis en question le narcissisme qui avait amené la race humaine au bord de l’autodestruction à deux reprises au cours des deux premières guerres mondiales, et a mis en lumière des idées particulièrement pertinentes aujourd’hui.
Jean Arp – Oeuvre et révolution
À sa naissance, la ville natale d’Arp avait désespérément besoin de nouveaux arts. La quasi-totalité de sa collection avait été détruite à peine 16 ans auparavant. Arp est né à Strasbourg, creuset multiculturel et carrefour mondial depuis 12 avant JC, lorsque les Romains fondèrent la ville. Aujourd’hui, Strasbourg est le siège paisible du Parlement européen, mais sa situation à la frontière entre la France et l’Allemagne l’a placée en ligne de mire dans d’innombrables conflits historiques. En 1870, pendant la guerre franco-prussienne, le musée d’art de Strasbourg fut incendié, ainsi que la bibliothèque de la ville, qui contenait de nombreuses reliques médiévales et de la Renaissance. À la suite de ce conflit, la ville est temporairement devenue partie intégrante de l'Empire allemand, jusqu'à ce que la France la récupère lors du Traité de Versailles. Pendant cette brève période de contrôle allemand, Jean Arp est né d'un père allemand et d'une mère française.
Arp a étudié l'art à Paris, Munich et Weimar. En 1914, à l'aube de la Première Guerre mondiale, il avait déjà exposé son travail avec des artistes comme Vassily Kandinsky et Henri Matisse. Il avait une perspective globale et une sensibilité multiculturelle. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait préféré la neutralité. Lorsque l'armée allemande a tenté de forcer Arp à entrer en service, il a feint la folie et s'est enfui en Suisse. Là, à Zurich, il devient membre fondateur d’une révolution culturelle destinée à saper la logique confuse qui avait conduit le monde au bord de l’anéantissement. Cette révolution s'appelait Dadaïsme.
Jean Arp - Coryphee, 1961, 74 x 28 x 22 cm. © Jean Arp / Artists Rights Society (ARS), New York
La nature du hasard
Les Dadaïstes étaient dégoûtés par la folie de la guerre. Leur opinion était que le carnage qu'ils étaient en train de témoigner ne pouvait être causé que par l'énorme ego de l'humanité, qui plaçait sa logique absurde au-dessus des lois du monde naturel. Lors de rassemblements appelés nuits Dada au Cabaret Voltaire de Zurich, les artistes présents expérimentaient de nouvelles approches de l'art qui pouvaient saper la mentalité culturelle existante. À cet effet, le poète Tristan Tzara déchirait des morceaux de papier sur lesquels des mots étaient écrits, puis recomposait les mots de manière aléatoire, créant des poèmes absurdes à partir des assortiments linguistiques fortuits. Inspiré par cette technique, Jean Arp s'engagea dans une expérience similaire avec des images. Il découpait des formes de papier et laissait ensuite les formes tomber aléatoirement sur une surface, les collant là où elles atterrissaient et présentant l'image résultante comme son art.
Le hasard guidé était au cœur de la vision dadaïste d'Arp. Il croyait que le raisonnement régulé, autoritaire et historique de la société était illusoire, et que le monde naturel était gouverné à la fois par la logique et le chaos. Arp a déclaré : « Dada visait à détruire les tromperies raisonnables de l'homme et à récupérer l'ordre naturel et déraisonnable. » Comme pour toutes les œuvres d'art d'Arp, de nombreuses personnes qui rencontrent ces collages réalisés à partir d'arrangements aléatoires de formes les interprètent comme étant abstraits. Mais Arp insistait sur le fait que les images n'étaient pas abstraites. Au contraire, il les considérait simplement comme nouvelles. Mais elles n'étaient pas sujettes à interprétation, et elles n'étaient pas altérées par rapport à des formes ou compositions représentatives existantes. Elles étaient pleinement formées et réelles, et donc par définition, il appelait son art concret.
Jean Arp - Collage with Squares Arranged according to the Laws of Chance, 1917, Torn-and-pasted paper and colored paper on colored paper, 48.5 x 34.6 cm. © Jean Arp / Artists Rights Society (ARS), New York
Concrétion contre abstraction
Arp a défini la concrétion comme un processus par lequel des fragments lâches et non affiliés se rassemblent afin de former quelque chose de solide, réel et complet. L'abstraction, quant à elle, fait référence à quelque chose qui n'est pas manifestement complet mais qui est plutôt basé sur le monde des idées, ou qui est présenté de telle manière qu'il nécessite une interprétation intellectuelle pour être compris. Arp a déclaré que son travail ne nécessitait pas d'interprétation intellectuelle. Ses formes ne faisaient pas référence à d'autres formes. Ils étaient nouveaux, mais ils venaient de la nature, nés de lui de la même manière qu'un arbre porte des fruits.
La raison pour laquelle Arp était si concentré sur la différence entre abstraction et concrétisation était qu'il la considérait comme étant au cœur du désir déraisonnable de l'ego humain de se séparer de la nature. Les gens voulaient regarder quelque chose et le comprendre uniquement en comparaison avec quelque chose qu'ils connaissaient déjà. Arp voulait qu'ils soient ouverts à de nouvelles évolutions, à l'inconnu, car il croyait que c'était la voie de la nature. Il a écrit, "Je voulais trouver un autre ordre, une autre valeur pour l'homme dans la nature. Il ne devrait plus être la mesure de toutes choses, ni tout être comparé à lui, mais, au contraire, toutes choses, et l'homme aussi, devraient être comme la nature, sans mesure."
Jean Arp - Impish Fruit, 1943, Walnut, 298 x 210 x 28 mm. © Jean Arp / Artists Rights Society (ARS), New York
Biomorphisme dans les sculptures de Jean Arp
Tout comme ses collages, peintures et reliefs, les sculptures d'Arp ont été créées avec un accent sur la nature et le hasard. Arp commençait toujours ses formes sculpturales en plâtre, qui était malléable et facilement susceptible aux changements pouvant survenir par instinct, caprice, ou même par accident. Il travaillait ses sculptures de manière intuitive en ce qu'il considérait comme des formes naturelles. Le mot le plus couramment utilisé pour décrire les sculptures d'Arp est biomorphe, ce qui signifie qu'elles se rapportent au monde des formes associées à la nature primordiale. Un autre mot couramment utilisé pour les décrire est fécond, qui fait référence à la fertilité.
Ses expressions les plus puissantes de sa croyance dans le lien de l'humanité avec la nature sont venues dans une série de sculptures qu'il a appelées Concrétions humaines. Ces formes n’étaient clairement pas des figures humaines, mais c’étaient des objets biomorphes et féconds évoquant les forces naturelles. Ils semblaient vivants. Ils exprimaient quelque chose qui s’apparentait à l’évolution ou à la croissance. Ils devenaient quelque chose sous les yeux du spectateur. Ce sentiment de processus, de vitalité, de ne jamais être pris dans la logique interne qui exige que quelque chose soit complet – c’est la logique de la nature. Ces formes expriment la grande idée d’Arp, selon laquelle même si les formes s’assemblent de manière concrète, elles changeront bientôt à nouveau et rien n’est jamais fini.
Une des concrétions humaines de Jean Arp, vers 1935. © Jean Arp / Artists Rights Society (ARS), New York
L'art contemporain en béton
L’artiste André Breton, fondateur du surréalisme, a un jour comparé la pratique de Jean Arp au jeu de petits enfants cherchant sous les châtaigniers les pousses de nouveaux châtaigniers, puis les transplantant ailleurs pour que les futurs enfants puissent également s’émerveiller devant les nouvelles pousses. De son ami Arp, il a dit : « Il a trouvé le plus vital en lui-même dans les secrets de cette vie naissante où le moindre détail est de la plus haute importance… »
Les principes germinants d'Arp ont en effet influencé des générations d'artistes. Il a été une influence conceptuelle majeure sur la sculptrice britannique Barbara Hepworth, dont nous avons récemment couvert le travail en profondeur ici. Hepworth a un jour commenté, après une visite au studio d'Arp, qu'elle voyait le "mouvement dans les formes," et "a commencé à imaginer la terre s'élevant et devenant humaine." Et Arp reste une influence puissante sur les artistes contemporains d'aujourd'hui, comme le peintre, sculpteur et artiste d'installation suisse Daniel Göttin, qui, comme Arp, cherche à transmettre la clarté des formes concrètes tout en exprimant et en s'adaptant à la nature changeante des facteurs environnementaux.
Daniel Gottin - Hier da da dort, 2016, installation view
Un héritage durable à la maison
En repensant à l'époque de Dada dans les années 1940, Arp a écrit : « Pendant que les armes à feu grondaient au loin, nous chantions, peignions, faisions des collages et écrivions des poèmes de toutes nos forces. Nous recherchions un art basé sur des fondamentaux, pour guérir la folie de l'époque et trouver un nouvel ordre des choses qui rétablirait l'équilibre entre le ciel et l'enfer. » Malgré la multitude de bombes larguées sur son sol au Au cours des 150 dernières années, au cœur de la ville natale d'Arp, Strasbourg, un bâtiment très particulier a survécu : un bâtiment vieux de plus de 250 ans appelé l'Aubette.
En 1926, alors que Strasbourg était encore en train de se reconstruire après la Première Guerre mondiale, Arp a été invité avec sa femme Sophie Taeuber-Arp et l'artiste Theo van Doesburg, fondateur de De Stijl, à redécorer l'Aubette. Récemment, leur travail a été entièrement restauré. Il demeure un puissant témoignage contemporain des idées d'Arp. Et heureusement, d'après les récits de ceux qui l'ont connu, Arp avait un bon sens de l'humour. Car après tout le mal qu'il s'est donné pour que son travail ne soit pas considéré comme abstrait, l'Aubette a reçu le surnom de Chapelle Sixtine de l'Art Abstrait, quelque chose qui, naturellement, lui aurait fait sourire.
Image à la une : Jean Arp - Araignee, 1960, 36 x 47 x 2 cm. © Jean Arp / Artists Rights Society (ARS), New York
Toutes les images utilisées à des fins d'illustration uniquement
Par Phillip Barcio