
Le rôle des formes biomorphiques dans l'art abstrait
Biomorphisme vient des mots grecs bio, signifiant vie, et morphe, signifiant forme. Cela ne signifie cependant pas forme de vie. Cela désigne plutôt la tendance à présenter l’apparence ou les qualités d’un être vivant. Bien que cela semble scientifique, la première utilisation du terme fut pour décrire l’art biomorphique lors de l’exposition Cubisme et Art Abstrait de 1936 au MoMA. Rédigé par Alfred H. Barr, le catalogue de cette exposition définissait le biomorphisme comme, « curviligne plutôt que rectiligne, décoratif plutôt que structurel et romantique plutôt que classique dans son exaltation du mystique, du spontané et de l’irrationnel. » Barr a forgé ce terme pour expliquer aux spectateurs la nature d’un certain type d’abstraction qui apparaissait dans l’art moderne depuis le début du XXe siècle. L’abstraction biomorphique incorpore un langage visuel basé sur des formes biomorphiques — des formes bulbeuses, luxuriantes, somptueuses — qui ne sont ni représentatives ni géométriques, mais qui sont étrangement familières ; les gens les reconnaissent et s’y connectent à un niveau primal, bien qu’ils ne les aient jamais vues auparavant.
Les Racines du Biomorphisme
Un philosophe français nommé Henri Bergson a d’abord exprimé les concepts sous-jacents au biomorphisme au début des années 1900. À cette époque, l’attitude dominante de la classe intellectuelle était que la raison et la science étaient les meilleures, sinon les seules, façons de comprendre le monde réel. Une manière particulièrement populaire de voir le monde était la perspective téléologique. La téléologie affirme que tout a deux types de finalités : des finalités naturelles, innées ou intrinsèques, et des finalités non naturelles, imposées ou extrinsèques. Par exemple, la finalité intrinsèque d’un bulbe de fleur serait de pousser pour devenir une fleur. La finalité extrinsèque d’un bulbe de fleur serait de générer des revenus pour le propriétaire d’un magasin de bulbes de fleurs.
Henri Bergson pensait que la finalité n’était ni intrinsèque ni extrinsèque, mais malléable, inconnue, et peut-être inexistante dans le sens où elle ne pouvait pas être définie objectivement. Il croyait que l’intuition, fondée sur l’expérience et l’instinct, était aussi importante sinon plus que la science et la logique. Il expliquait que la créativité évolue de la même manière que la nature, par des processus de fécondité, de mutation et ce qu’il décrivait comme une nouveauté imprévisible. Il estimait qu’il y avait une limite à la raison et à ce qui pouvait être planifié, et que le hasard était vital tant dans le monde naturel que dans le travail créatif des artistes. Essentiel à sa philosophie était l’automatisme ; l’idée que les systèmes naturels et les individus créatifs peuvent agir de manière indépendante et imprévisible, sans précédent ni explication.
Wassily Kandinsky - Étude pour Composition II, 1910. 97,5 x 130,5 cm. Solomon R. Guggenheim Museum, New York, NY, États-Unis
L’Art Biomorphique
Les idées proposées par Bergson étaient en net contraste avec la manière analytique dont de nombreux artistes abordaient leur travail. L’une des premières manifestations esthétiques des processus naturels décrits par Bergson fut la peinture Le Bonheur de Vivre, d’Henri Matisse. La peinture est figurative mais abstraite. Elle montre des personnes allongées nues dans un paradis semblable à l’Éden. Les formes biomorphiques composent le décor naturel, et les formes humaines sont corpulentes et d’aspect organique. Le décor naturel semble en état de changement, et le langage visuel qu’il partage avec les figures humaines implique que l’humanité est aussi liée à l’état en constante évolution de la nature. L’esthétique de cette peinture a formé la base de ce qui allait être considéré comme l’abstraction biomorphique.
L’abstraction biomorphique était une alternative pour de nombreux peintres au formalisme intentionnel qui dominait les tendances abstraites précises et géométriques de styles comme le Constructivisme et l’Art Concret. Wassily Kandinsky s’intéressait particulièrement aux aspects spirituels et musicaux de l’art abstrait. Il combinait des formes biomorphiques avec les lignes et formes géométriques dans ses premières peintures purement abstraites. Bien que le peintre Joan Miró insistât sur le fait que ses peintures n’étaient pas abstraites, mais représentatives des images oniriques qu’il voyait dans sa tête, il incorporait aussi célèbrement des formes biomorphiques dans son style iconique et singulier.
Henri Matisse - Le Bonheur de Vivre, 1905-1906. Huile sur toile. 175 x 241 cm. Barnes Foundation, Lower Merion, PA, États-Unis
La Sculpture Biomorphique
Peu de temps après son apparition dans la peinture abstraite, le biomorphisme trouva sa voix dans les arts tridimensionnels. Le premier sculpteur abstrait biomorphique fut Jean Arp. Il incorpora d’abord des formes biomorphiques dans ses reliefs muraux, qui ressemblaient à des objets en forme d’œuf avec des formes nichées les unes dans les autres. Il s’est ensuite étendu à la création d’objets sculpturaux biomorphiques dans une grande variété de formes et de tailles, développant progressivement un immense langage de formes organiques et naturelles au cours de sa carrière.
Le langage des formes bulbeuses qu’Arp créa devint une source d’inspiration profonde pour deux sculpteurs britanniques du milieu du siècle qui définissent véritablement le langage de la sculpture abstraite biomorphique moderniste. Le premier fut Henry Moore, qui utilisa le biomorphisme pour exprimer le lien essentiel entre la nature et l’humanité, et est surtout connu pour ses abstractions biomorphiques monumentales de figures humaines allongées. L’autre fut Barbara Hepworth, qui utilisa une énorme variété de matériaux et de techniques et élargit considérablement le langage du biomorphisme dans son œuvre monumentale.
Joan Miró - Peinture, 1933. Huile sur toile. © 2008 Successio Miró / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris
Surréalisme et l’Autre Morph
L’un des styles les plus influents sur lesquels le biomorphisme a eu un impact fut le surréalisme. Yves Tanguy peignait des formes étranges, étrangement vivantes, mais aliénées dans ses paysages surréalistes désolés. Leur lumière dure et leur décor non naturel évoquent des notions apocalyptiques, et les formes elles-mêmes ressemblent plus à des ossements et des restes qu’à la vie elle-même. Pendant ce temps, les formes coulantes, dégoulinantes, en perpétuel changement dans les peintures de Salvador Dali habitent un espace entre la vie et la mort. Même ce qui semble fait de pierre menace de prendre vie dans ses images oniriques.
L’usage surréaliste des formes biomorphiques ajoute une couche interprétative supplémentaire à l’étude de l’art abstrait biomorphique. Ces peintres avaient une connexion particulière avec le mot racine morphe. Dans la mythologie grecque, Hypnos est le dieu du sommeil. Son fils s’appelle Morphée, et est le dieu des rêves. Le surréalisme était fondé sur l’étude du subconscient, et grandement influencé par le monde des rêves. En ce sens, il était la manifestation ultime du biomorphisme, car il reposait sur le véritable automatisme, l’expression parfaite de la liberté et de la nouveauté imprévisible, et il habitait aussi le domaine de Morphée, le dieu des rêves.
La Tradition Biomorphique Contemporaine
Aujourd’hui, les formes biomorphiques ont trouvé une place dans le lexique esthétique général de l’art abstrait, et de nombreux artistes contemporains intègrent les traditions du biomorphisme dans leur travail. Le peintre abstrait basé à Los Angeles Gary Paller explore directement ces traditions en créant des compositions intuitives et superposées de formes organiques qui semblent s’emboîter, enveloppées dans les rythmes du processus et de l’évolution. Et l’artiste né à Boston et installé à New York Dana Gordon intègre des motifs biomorphiques dans ses explorations de préoccupations abstraites plus formelles, telles que la couleur, la structure et la ligne.
Bien que la pensée fondamentale derrière le biomorphisme soit née en réaction contre la rationalité et la science, l’évolution du biomorphisme dans l’art nous a aidés à comprendre que les gens n’ont plus besoin de choisir entre raison et instinct. Il nous a aidés à unir le côté rationnel et analytique de notre nature à la beauté étrange et naturelle de ce qu’Alfred H. Barr appelait le « mystique, le spontané et l’irrationnel » monde biomorphique.
Image en vedette : Yves Tanguy - Je t’attends, 1934. Huile sur toile. 72,39 x 114,3 cm (28 1/2 x 45 po). Cadre : 88,9 × 127 × 2,54 cm (35 × 50 × 1 po). Collection LACMA
Toutes les images sont utilisées à des fins d’illustration uniquement
Par Phillip Barcio






