
Pourquoi Jackie Winsor est excentriquement abstraite
L’œuvre de Jackie Winsor offre un parfait contrepoint aux théories savantes sur l’abstraction contemporaine. Le débat qui anime la plupart des conversations actuelles sur l’art abstrait tourne inévitablement autour de la différence entre l’abstraction pure — un art qui n’a aucun lien avec ce que l’on appelle le monde réel — et l’abstraction dérivée de, ou extraite de, quelque chose de figuratif. Depuis plus de cinq décennies, Winsor crée des œuvres qui pourraient, en théorie, s’inscrire dans l’un ou l’autre camp de ce débat. Par exemple, la présence étrange de « Chunk Piece » (1970), une bûche en chanvre roulée, pourrait être considérée comme quelque chose d’abstrait tiré du monde réel, malgré le fait qu’aucune chose semblable n’existe réellement. Par ailleurs, « Pink and Blue Piece » (1985), un cube miroir, pourrait être qualifié d’abstraction formaliste pure, puisqu’il s’agit simplement d’une forme géométrique reposant dans l’espace. Pourtant, ces deux œuvres pourraient aussi être décrites de mille autres façons. Le cube supposé formaliste pourrait être figuratif, puisqu’il ressemble à de nombreux autres objets du monde réel ; et la bûche supposée abstraite pourrait ne pas être abstraite du tout — elle pourrait être un objet concret, autoréférentiel, qui existe uniquement pour exprimer ses propres qualités. Les sculptures que Winsor réalise sont si excentriques et individualistes qu’elles dénouent complètement le débat sur l’abstraction. Elles existent en dehors de la conversation, la rendant sans objet. Pourtant, elles sont si convaincantes sur un plan viscéral — si sublimement déclaratives de quelque chose d’essentiel, mais au-delà de notre intellect — que je ne peux m’empêcher de penser qu’elles sont essentielles à notre compréhension de l’abstraction. Comme deux autres visionnaires de sa génération — Richard Serra et Eva Hesse — Winsor incarne la promesse que l’art abstrait peut être à la fois incroyablement ésotérique et indéniablement humain.
Exister avec obstination
En 1979, à l’âge de 37 ans, Winsor a bénéficié d’une exposition personnelle au Museum of Modern Art de New York. L’exposition présentait 24 œuvres. Dans l’essai du catalogue de l’exposition, Winsor était décrite comme « l’une des sculptrices les plus accomplies de sa génération ». L’essai n’apporte cependant pas beaucoup de clarté sur ce qui a précisément conduit les conservateurs à considérer le travail de Winsor comme si important. Évitant toute hyperbole, il souligne simplement à propos de l’œuvre « son objectivité ou, comme le dit Ellen Johnson en citant Rilke, son ‘existence obstinée’ ». Les pièces de l’exposition du MoMA partageaient une qualité universelle que l’on pourrait mieux décrire comme communicative d’un effort méticuleux et prolongé : elles étaient la preuve du travail. « Bound Square » (1972) semble aussi simple qu’un cadre en bois, mais les kilomètres de ficelle enroulés autour de ses coins démentent le fait que Winsor a passé d’innombrables heures à lier méthodiquement la pièce. « Four Corners » (1972) est une simple disposition de quatre formes rondes au sol, mais combien d’heures ont été nécessaires pour rouler ces boules ? De même, les innombrables clous enfoncés dans le dessus en bois de « Nail Piece » (1970) suggèrent une qualité frénétique, tandis que la pièce intitulée de manière autoréférentielle « 30 to 1 Bound Trees » (1971-72) semble interroger la valeur de tout travail humain par rapport à la nature.

Jackie Winsor - Bound Square, 1972. Bois et ficelle. 1,91 x 1,93 x 0,37 m. Fondation Joseph G. Mayer, Inc., en l’honneur de James Thrall Soby et Grace M. Mayer Fund en l’honneur d’Alfred H. Barr, Jr. Collection du MoMA. © 2019 Jackie Winsor
La première réaction que l’on peut avoir en découvrant des sculptures comme « Bound Square », « Four Corners », « Nail Piece » et « 30 to 1 Bound Trees » est d’admirer la simplicité abstraite des formes. Ensuite, on peut ressentir une attraction viscérale pour la physicalité brute des matériaux — le bois, le chanvre et le métal. Mais c’est en imaginant enfin l’effort investi dans la création de ces sculptures que notre lien humain avec ces formes et ces matériaux atteint son apogée. C’est alors que nous réalisons que les formes géométriques simples n’ont pas été choisies uniquement pour leurs qualités abstraites formelles, mais parce qu’elles se prêtent le mieux à un travail répétitif et monotone. Imaginer la sensation de tenir le bois, le chanvre, le marteau et les clous dans nos mains, heure après heure, relie les sculptures à notre humanité de chair et de sang. Ces pièces existent en effet avec obstination malgré notre capacité à les décrire, à les valider ou à leur attribuer un sens ; elles occupent aussi avec obstination un territoire intellectuel, célébrant par leur existence la nature intrinsèquement belle mais déroutante de tout effort.

Jackie Winsor - Burnt Piece, 1977-78. Ciment, bois brûlé et treillis métallique. 86,1 x 86,4 x 86,4 cm. Don d’Agnes Gund. Collection du MoMA. © 2019 Jackie Winsor
La fin des étiquettes
L’une des étiquettes les plus douteuses souvent attribuées à Winsor est « Art du Processus », qui désigne un phénomène esthétique pour lequel l’objet final importe peu — c’est le processus de création qui compte le plus. Ce qui déroute sans doute les gens à propos de Winsor, c’est que le processus est si manifestement vital dans ses créations. En effet, rien de ce qu’elle réalise ne pourrait voir le jour sans qu’elle invente souvent des procédés entièrement nouveaux, incorporant des méthodes et techniques inédites, peut-être propres à la création d’une seule sculpture. Aussi importants que soient ses procédés, l’objet final reste cependant essentiel. Oui, il est le résultat du processus, et la validation du processus, mais il en est aussi la raison d’être. Sans la vision qu’a Winsor d’un objet existant obstinément dans l’espace et le temps réels, le processus n’aurait aucune raison d’exister.

Jackie Winsor - Laminated Plywood, 1973. Contreplaqué. 19,1 x 121,9 x 121,9 cm. Don de la Fondation Gilman en mémoire de J. Frederic Byers III. Collection du MoMA. © 2019 Jackie Winsor
Une autre étiquette souvent attribuée à Winsor est post-minimalisme. Cette étiquette, elle aussi, a peu de rapport avec son travail. L’art post-minimaliste utilise le minimalisme comme point de départ ou point de référence, mais n’embrasse pas toutes ses croyances conceptuelles. Winsor se distingue de cette description confuse, ainsi que de toutes les autres étiquettes à moitié fondées. À l’instar de Marcel Duchamp, elle est un mouvement artistique à elle seule. Elle fait naître des sculptures qui parlent avec assurance de ce que signifie avoir une présence ; contenir une texture ; occuper un espace ; être le fruit d’un travail. Elle crée un art qui affirme qu’il a autant le droit d’être ici que n’importe quelle pierre, arbre ou créature. Ses sculptures n’ont pas besoin d’être validées par la théorie, ni expliquées académiquement, pour revendiquer leur existence. Elles nous libèrent de la nécessité de catégoriser, voire de comprendre. Tout ce que nous avons à faire pour apprécier son œuvre, c’est simplement l’apprécier pour ce qu’elle est indéniablement : concrète ; abstraite ; ésotérique ; excentrique ; et humaine.
Image en vedette : Jackie Winsor - Chunk Piece, 1970. Chanvre. 91,4 x 96,5 cm. Galerie Paula Cooper. © Jackie Winsor
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






