
André Mare - Camoufler la guerre
Aucune discussion sur le cubisme ne peut être complète sans au moins une mention de André Mare. Pourtant, même dans les conversations entre spécialistes du sujet, il est rare que le nom de cet artiste et décorateur français accompli soit évoqué. Peut-être est-ce parce que Mare n’a pas été, il est vrai, un pionnier de la méthode cubiste comme l’étaient Picasso ou Braque. Il n’en fut pas non plus un virtuose, à l’instar de ses amis et parfois collaborateurs Marcel Duchamp et Fernand Léger. Mare ne fut pas non plus un grand théoricien du cubisme, comme Albert Gleizes et Jean Metzinger — auteurs de Du Cubisme, le manifeste cubiste. Quelle fut donc la contribution de Mare à l’histoire du cubisme ? Il fut le premier à appliquer les théories cubistes à l’art de la guerre. L’art du camouflage remonte peut-être aux premiers jours de la civilisation humaine, mais la première fois qu’il fut officiellement et systématiquement utilisé en temps de guerre fut durant la Première Guerre mondiale. Soldat dans l’armée française, Mare fut l’un des premiers appelés dans une unité de camouflage. Il mit ses talents à profit de manière large et réussie, dirigeant son équipe dans le développement de nombreuses techniques innovantes. Il conçut des faux arbres réalistes, creux à l’intérieur pour que les soldats puissent y grimper et s’en servir de postes d’observation ; il peignit des chars, de l’artillerie et l’extérieur des tentes pour les rendre invisibles depuis les airs ; il conçut et construisit de fausses cibles. Nous connaissons toutes ses idées aujourd’hui parce que, tout au long de son engagement, Mare tint un journal détaillé de ses expériences. Ses pages montrent des dessins colorés et précis expliquant comment il utilisa les techniques cubistes pour réduire les objets dans l’espace à des formes, des couleurs et des plans afin de tromper les yeux des pilotes allemands. Tout comme dans un tableau cubiste, qui cherche à saisir la réalité en quatre dimensions, Mare créa des mondes trompe-l’œil sur le champ de bataille qui capturent une multitude de perspectives différentes à la fois, de sorte que même en mouvement, les observateurs ne pouvaient être sûrs de ce qui se déroulait devant leurs yeux.
Artiste contre artiste
Il n’était pas inhabituel que Mare soit appelé sous les drapeaux. Les artistes ont toujours été sollicités pour servir, comme tout autre citoyen — parfois même davantage, car leur statut social est souvent bien inférieur à celui des élites. Ce qui fut extraordinaire, cependant, c’est qu’au lieu d’être simplement affecté au rôle de combattant, Mare (avec son collègue Fernand Léger, lui aussi membre de l’unité française de camouflage) eut la chance d’utiliser ses compétences créatives au service de l’effort de guerre. On ne lui demanda pas de tuer ; on lui demanda de protéger. Ces compétences spécialisées étaient nécessaires car la Première Guerre mondiale fut la première guerre où le champ de bataille était entièrement visible depuis les airs. Les troupes et l’artillerie pouvaient se déplacer en relative sécurité la nuit, mais dès l’aube, ils étaient exposés. Mare comprenait les qualités déstabilisantes du langage visuel cubiste, et utilisa ce langage pour dissimuler des bataillons entiers et des unités d’artillerie lourde, souvent en les camouflant dans la nuit noire, pour ensuite défaire puis reconstruire tout son travail la nuit suivante.
Bien que les Français aient été les premiers à enrôler des artistes dans ce rôle spécial, leurs ennemis furent prompts à s’approprier la stratégie du camouflage. Une ironie cruelle se joua alors que des artistes qui, quelques mois plus tôt, collaboraient à l’avancée progressive de la culture humaine, se retrouvèrent soudainement opposés sur le champ de bataille. Deux ans après l’incorporation de Mare dans l’unité française de camouflage, l’un des artistes allemands les plus influents de l’époque, Franz Marc, fut transféré dans l’unité allemande de camouflage. Marc fut un fondateur de Der Blaue Reiter, un mouvement clé dans le développement de l’expressionnisme allemand et de l’art abstrait. Il était un ami proche de Wassily Kandinsky, un fait qu’il rappela dans son propre journal de guerre, en décrivant le frisson étrange de transformer l’extérieur des tentes allemandes en tableaux de Kandinsky. Il écrivit : « Dorénavant, la peinture doit rendre l’image qui trahit notre présence suffisamment floue et déformée pour que la position soit méconnaissable. Je suis très curieux de voir l’effet d’un Kandinsky vu à six mille pieds. »
Après la guerre
Malgré l’efficacité des unités de camouflage des deux côtés durant la Première Guerre mondiale, les histoires des artistes impliqués ne se terminèrent généralement pas bien. Franz Marc mourut, touché par un éclat d’obus quelques mois seulement après avoir rejoint l’unité de camouflage, sans jamais savoir que des ordres avaient déjà été donnés pour le retirer du combat en raison de sa renommée d’artiste. André Mare, quant à lui, survécut à la guerre, mais souffrit de lésions pulmonaires permanentes dues à son exposition au gaz moutarde sur le front. Malgré sa mauvaise santé, il travailla sans relâche à ses peintures et à ses créations après la guerre. Il fonda un atelier de création prospère avec Louis Süe, spécialisé dans le mobilier et les intérieurs Art déco. Des exemples de leurs créations textiles et mobilières figurent dans les collections de nombreux musées influents.
Mais en 1927, Mare et Süe quittèrent tous deux leur poste dans l’entreprise qu’ils avaient fondée. Outre des désaccords créatifs avec leur nouveau partenaire, Mare souffrait d’une santé déclinante. À partir de ce moment, durant les cinq dernières années de sa vie, Mare se consacra entièrement à la peinture. Fait intéressant, dans ces dernières années, Mare adopta un style de peinture moins abstrait, plus figuratif. Il conserva un style légèrement réducteur, employant de larges champs de couleur pure et des coups de pinceau expressionnistes et picturaux, mais laissa derrière lui les théories et techniques cubistes du champ de bataille. C’est surtout dans son journal de guerre, publié sous le titre Andre Mare : Carnets de guerre, 1914–1918, que réside son immense héritage cubiste. Il montre comment, peut-être pour la première fois dans l’histoire moderne, un mouvement artistique quitta l’atelier pour le champ de bataille, transformant la nature et la société de manière très réelle et très cruciale.
Image en vedette : André Mare - Le canon de 280 camouflé, carnet de guerre no. 2, 1915. Encre et aquarelle. Fonds André Mare/Archives IMEC.
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






