
La Figuration abstraite de Franz Marc
Franz Marc est mort à 36 ans, mais il est difficile de le plaindre. En sa courte vie, il a créé un ensemble de peintures si puissantes qu'elles sont considérées comme le summum de l'expressionnisme allemand. Les plus mémorables de ses œuvres sont ses peintures d'animaux, en particulier celles contenant ses images désormais emblématiques de chevaux bleus. L'une des plus célèbres, « Die grossen blauen Pferde (Les Grands Chevaux Bleus) » (1911), fait partie de la collection du Walker Art Center à Minneapolis. Le tableau montre trois chevaux bleus massifs et globuleux se prélassant tranquillement dans une nature sauvage ouverte aux rouges, jaunes, verts, bleus et verts vifs. Il est à la fois primitif et sophistiqué. Son primitivisme se manifeste dans la rugosité émotive des coups de pinceau picturaux et le mélange désordonné des couleurs. Sa sophistication se révèle dans le rendu extraordinaire des formes animales et la parfaite maîtrise des relations spatiales harmonieuses. L’image dans son ensemble est clairement figurative — une image de chevaux comme le titre l’indique. Pourtant, il se passe bien plus de choses. Les relations de couleurs atteignent la plus haute tension émotionnelle — l’aboutissement de tout ce que les Fauves ont tant cherché à accomplir. Le plan de l’image est aplati — un clin d’œil à l’Art nouveau — tout en suggérant simultanément mouvement et profondeur — évoquant à la fois le divisionnisme et la philosophie émergente du cubisme. Enfin, l’image est riche en symbolisme. Marc a développé une théorie symbolique des couleurs qui affirme que le bleu est la couleur de la masculinité, le jaune celle de la féminité, et le rouge celle de la nature primordiale. Parfois, cette théorie des couleurs implique l’espoir et la joie. D’autres fois, c’est la théorie des couleurs d’une personne en colère et radicalisée. C’est une autre raison pour laquelle il est difficile de plaindre Marc d’être mort jeune. Sa mort fut la conséquence directe de sa propre conviction que la seule façon d’atteindre la beauté était de plonger le monde dans le chaos de la guerre.
À la recherche de la créativité
Marc est né à Munich, en Allemagne, en 1880. Lorsqu’il s’est inscrit à l’Académie des Beaux-Arts à l’âge de 20 ans, il fut déçu de constater que les professeurs enseignaient aux élèves les mêmes idées et techniques qu’il avait déjà apprises de son père, un peintre amateur. Ils étaient accrochés au réalisme, tandis que Marc s’intéressait davantage à trouver des moyens d’exprimer les aspects sous-jacents de l’existence. Il entra à l’université la même année où Sigmund Freud publia son livre « Sur les rêves ». Marc fut fasciné par la vérité sous-jacente qui existait dans nos fantasmes. Il commença à voyager entre Paris et Munich à la recherche d’inspiration. À Paris, il rencontra Jean Niestle, un peintre réaliste qui se consacrait presque exclusivement aux animaux. Marc se considérait comme un panthéiste — quelqu’un qui croit en une entité divine unique englobant tous les êtres vivants. Il considérait les animaux comme purs et paisibles, et les humains comme impurs et corrompus. De Niestle, il apprit que les animaux pouvaient être représentés non seulement comme des formes figuratives dans les peintures, mais aussi comme des symboles.

Franz Marc - Sous la pluie, 1912. Huile sur toile. 81 x 106 cm. Lenbachhaus, Munich, Allemagne
Marc découvrit ensuite les œuvres des Fauves, un groupe d’artistes dirigé par Henri Matisse qui pensaient que la couleur devait être utilisée pour communiquer l’état émotionnel de l’artiste. Marc retint des Fauves la liberté de créer une théorie personnelle des couleurs qui s’appliquait uniquement à son propre travail. Il n’inventa pas simplement une théorie des couleurs de toutes pièces. Il s’inspira du travail d’artistes comme Robert et Sonia Delaunay — les cubistes orphiques — qui croyaient que certaines relations de couleurs pouvaient créer l’apparence de vibrations. Son choix du bleu, du jaune et du rouge pour symboliser la masculinité, la féminité et la nature englobait toutes ses diverses influences, et devint peut-être la théorie des couleurs la plus simple et la plus universelle de tous les temps. Elle fut d’ailleurs reprise plus tard par Piet Mondrian, qui choisit ces mêmes trois couleurs avec le blanc et le noir pour représenter tout dans l’univers.

Franz Marc - Frise des singes, 1911. Huile sur toile. 135,5 x 75,5 cm. Kunsthalle Hamburg, Hambourg, Allemagne
Clameur pour la destruction
En 1911, Marc avait pleinement développé sa vision artistique mûre. Son travail le ramena à Munich et dans l’orbite de l’un des artistes les plus influents du XXe siècle — Wassily Kandinsky. Ensemble, Kandinsky et Marc formèrent le groupe Cavalier Bleu, aussi appelé Der Blaue Reiter. Le but du groupe était de contrebalancer un autre groupe d’expressionnistes allemands appelé Die Brücke, ou Le Pont. Les membres du Pont adhéraient à un style esthétique composé d’une palette de couleurs clairsemée et discordante, de lignes et formes primitivistes (un style choisi parce qu’aucun des membres n’avait de formation artistique formelle), et d’images figuratives représentant la nudité, la sexualité et tout ce qui évoquait la jeunesse du monde moderne. Le groupe Cavalier Bleu n’avait pas de style esthétique spécifique auquel il adhérait. Au lieu de cela, ils partageaient une philosophie selon laquelle les éléments formels comme la couleur contenaient des valeurs spirituelles, de sorte que le contenu pouvait être complètement abstrait tout en transmettant un sens.

Franz Marc - Cerf dans la forêt II, 1914. Huile sur toile. 110 x 100,5 cm. Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, Karlsruhe, Allemagne
Marc peignit « Die grossen blauen Pferde (Les Grands Chevaux Bleus) » au début de son association avec le groupe Cavalier Bleu. C’est une peinture pleine d’espoir et de confiance. Mais avec le temps, il devint désabusé de la nature. Il réalisa que les humains sont des animaux, et que les mêmes impulsions et désirs qu’il méprisait chez l’humanité étaient également évidents partout dans la nature. Son travail évolua pour communiquer ce point de vue. Il adopta la technique futuriste des lignes anguleuses, créant des images violentes et chaotiques d’animaux dans des décors apocalyptiques, illustrée par « La Tour des Chevaux Bleus » (1913), qui montre quatre chevaux, une référence à l’Apocalypse chrétienne. Un cheval porte un croissant de lune sur la poitrine, symbole de la guerre. Marc s’éloigna de Kandinsky, qui resta attaché à une vision idéaliste du monde. Ses dernières peintures, telles que « Formes combattantes » (1914), montrent des couleurs et des formes explosant dans un conflit total. Avec son compagnon du groupe Cavalier Bleu August Macke, Marc s’engagea avec enthousiasme dans l’infanterie allemande pendant la Première Guerre mondiale. Il avait décidé que seule la guerre pouvait purifier la nature. Il mourut au combat en 1916. Son héritage esthétique est celui d’une émotion intense et d’une beauté mêlant figuration et abstraction d’une manière qui influença à jamais la trajectoire de l’art moderniste. Mais son histoire est une tragédie — celle d’un esprit artistique entraîné par ses propres passions dans la misère de la guerre.
Image en vedette : Franz Marc - Formes combattantes, 1914. Huile sur toile. 91 x 131 cm. Collections bavaroises de peinture, Munich, Allemagne
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






