
Comment le dernier Monet a inspiré les expressionnistes abstraits américains
Parmi les œuvres les plus mémorables et célèbres jamais créées par Claude Monet, le grand cofondateur de l'impressionnisme français, figurent ses Nymphéas. Pourtant, ce que beaucoup d’amateurs d’impressionnisme ignorent peut-être, c’est le lien qui existe entre Monet et les expressionnistes abstraits américains. Vers la fin de sa vie, Monet réalisa une série de peintures de grand format dans le style de ses célèbres Nymphéas, mais particulièrement abstraites. Ces œuvres gestuelles, énergiques et picturales possèdent toute l’énergie, l’émotion et, en quelque sorte, « l’action » des soi-disant « peintures d’action » que les expressionnistes abstraits ne commenceraient à créer que des décennies plus tard. Ces dernières peintures de Monet possèdent également la qualité « tout-en-surface » qui sera plus tard attribuée aux œuvres expressionnistes abstraites. Mais ce n’est vraiment qu’à partir des années 1950 que les grands décideurs du monde de l’art remarquèrent les similitudes entre les dernières œuvres de Monet et celles des expressionnistes abstraits. Ce lien est à nouveau souligné aujourd’hui à l’occasion du centenaire de la série des Nymphéas, alors que le Musée de l'Orangerie, à Paris, explore en profondeur cette connexion à travers l’exposition Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet. Cette grande exposition présente une sélection impressionnante des dernières œuvres de Monet exposées aux côtés d’œuvres de peintres expressionnistes abstraits américains influents tels que Jackson Pollock, Helen Frankenthaler, Mark Rothko, Joan Mitchell, Mark Tobey, John Paul Riopelle, Sam Francis, Ellsworth Kelly, et plusieurs autres. Ce spectacle unique offre un aperçu des racines européennes du mouvement artistique américain le plus emblématique, et propose un point de vue neuf, mondial et plus équilibré sur la manière dont les tendances esthétiques en art se développent réellement.
Une génération d’écart
Claude Monet commença à montrer des signes de cataracte vers 1914, une douzaine d’années avant sa mort. Les effets de cette maladie influencèrent directement sa peinture, principalement en modifiant sa capacité à percevoir les couleurs qu’il utilisait. À cette époque, il entama une série de peintures basées sur des saules pleureurs. Les longues lignes gestuelles et les touches épaisses qui remplissent ces œuvres sont rendues poignantes par les teintes vives et rougeâtres choisies par Monet. (Lorsqu’il subit plus tard une opération pour retirer ses cataractes, Monet repeignit en fait certaines de ces toiles en leur donnant des teintes plus bleutées.) C’est aussi à cette période que Monet connut deux tragédies personnelles : la mort de sa seconde épouse et de son fils aîné. Ses peintures de cette époque ont une qualité mélancolique et mystique. Il serait exagéré de dire qu’il peignait ses émotions, mais les impressions qu’il avait du monde physique, telles qu’il les capturait sur ses toiles, ont certainement pu être influencées par les sentiments qu’il éprouvait intérieurement. Mais être triste et peindre de manière mélancolique n’est pas la même chose que ce que firent les expressionnistes abstraits. Bien qu’eux aussi fussent tristes, anxieux et craintifs, lorsqu’ils peignaient, ils cherchaient à se connecter à la profondeur subconsciente de ces sentiments par la technique de l’automatisme.

Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet, vue d’installation au Musée de l'Orangerie à Paris. © Musée de l'Orangerie. Photo Sophie Crépy-Boegly
Néanmoins, les deux méthodes produisirent des résultats esthétiques remarquablement similaires. Pourtant, il fallut près de 20 ans après la mort de Monet pour que ses dernières découvertes esthétiques se manifestent dans le travail de cette nouvelle génération d’artistes. Il est difficile de dire si les expressionnistes abstraits connaissaient les dernières œuvres de Monet. Ce que nous savons, en revanche, c’est qu’une des grandes toiles tardives des Nymphéas fut exposée au Museum of Modern Art de New York en 1955. La même année, Clement Greenberg écrivit son essai fondamental intitulé American-type Painting, qui soulignait les liens qu’il voyait entre les dernières œuvres de Monet et celles de peintres comme Jackson Pollock, Clyfford Still et Barnett Newman. Ces événements conduisirent ensuite le critique d’art Louis Finkelstein, en 1956, à contextualiser la connexion entre Monet et les expressionnistes abstraits en inventant un nouveau terme : l’impressionnisme abstrait. Il utilisa ce terme pour désigner un groupe de peintres vaguement associés à l’expressionnisme abstrait, mais qui vivaient et travaillaient en marge du mouvement, tels que Joan Mitchell, Jean-Paul Riopelle, Sam Francis et Philip Guston. Il estimait que leur travail était plus directement inspiré par Monet, et qu’il devait moins aux méthodes et philosophies des fondateurs de l’École de New York.

Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet, vue d’installation au Musée de l'Orangerie à Paris. © Musée de l'Orangerie. Photo Sophie Crépy-Boegly
Sans drame
L’un des plus grands mythes du monde de l’art américain est que l’expressionnisme abstrait fut « le premier mouvement artistique purement américain ». Les recherches contemporaines ont montré que cette supposition est pour le moins fragile. Grant Wood peignit son chef-d’œuvre régionaliste American Gothic en 1930, plus d’une décennie avant la création des premières peintures expressionnistes abstraites. Le régionalisme américain était un mouvement artistique américain ; et plusieurs autres le précédaient. En outre, il est clair que Robert Motherwell, qui enseigna l’automatisme aux expressionnistes abstraits, l’apprit d’un peintre autrichien vivant alors au Mexique, que Motherwell rencontra par l’intermédiaire d’un peintre chilien. En réalité, la seule chose vraiment américaine dans l’expressionnisme abstrait est qu’il s’agit d’un creuset.

Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet, vue d’installation au Musée de l'Orangerie à Paris. © Musée de l'Orangerie. Photo Sophie Crépy-Boegly
Mais cette exposition n’a pas pour but de rétablir la vérité. Il s’agit plutôt d’une simple tentative de revenir à un moment magnifique où il devint évident que les mêmes résultats esthétiques glorieux avaient été atteints par des peintres séparés d’une génération. Le fait que ces peintres aient utilisé des méthodes complètement différentes pour parvenir à la même position illustre que l’histoire de l’art n’est pas une lignée, mais plutôt un dialogue qui existe hors du temps. Chaque tendance visuelle et conceptuelle en son sein n’est qu’une conversation errante qui peut être reprise à tout moment, et réimaginée à travers la voix de chaque nouvelle époque. Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet est visible au Musée de l'Orangerie à Paris jusqu’au 20 août 2018.
Image en vedette : Nymphéas : abstraction américaine et le dernier Monet, vue d’installation au Musée de l'Orangerie à Paris. © Musée de l'Orangerie. Photo Sophie Crépy-Boegly
Toutes les images sont gracieusement fournies par le Musée de l'Orangerie
Par Phillip Barcio






