
En souvenir des créations textiles abstraites de Lucienne Day
Il est rare qu’un designer industriel parvienne à saisir avec autant de succès l’esprit de son époque, au point que ses créations se retrouvent non seulement sur des produits de consommation, mais aussi exposées dans des galeries d’art et des musées. Au sommet de cette courte liste figure le nom de Lucienne Day. Pendant près de trois décennies au milieu du XXe siècle, Day domina le marché des textiles fonctionnels, traduisant magnifiquement les langages visuels abstraits modernistes en produits utiles pour la vie quotidienne. Elle n’a jamais étudié au Bauhaus, mais son travail incarnait l’esprit de cette école, qui prônait que l’art, l’architecture et le design devaient œuvrer ensemble de manière pertinente pour la vie quotidienne des gens ordinaires. Day est reconnue comme la première designer à voir son travail qualifié de « Design contemporain ». Elle remporta un grand prix à la Triennale de Milan en 1954, et en 1962, la Royal Academy of the Arts lui décerna le titre de Royal Designer for Industry (RDI). Pourtant, ce ne fut qu’une phase de sa carrière distinguée. Lorsqu’elle prit sa retraite de l’industrie du design en 1975, Day entama une nouvelle carrière d’artiste abstraite, créant une nouvelle forme d’art qu’elle nomma « Mosaïque de soie ». Aujourd’hui, ses créations sont redécouvertes par une nouvelle génération. Ses motifs modernistes classiques sont réédités et réinterprétés pour être utilisés sur des meubles contemporains. Parallèlement, l’exposition Lucienne Day : Living Design parcourt le Royaume-Uni, célébrant l’héritage de cette artiste unique avec des photographies d’archives documentant sa vie et son œuvre.
Devenir Lucienne Day
Désirée Lucienne Lisbeth Dulcie Conradi est née dans le Surrey, en Angleterre, en 1917. Elle disait avoir eu très tôt conscience de vouloir étudier l’art, mais savait aussi qu’elle ne voulait pas mener la vie d’une peintre. Elle souhaitait plutôt créer des objets que les gens ordinaires pourraient apprécier et utiliser. Lorsqu’elle s’inscrivit à la Croydon School of Art à 17 ans, elle concentra ses études sur l’art du tissu. À 20 ans, lorsqu’elle intégra le Royal College of Art, elle commença à étudier les œuvres des artistes abstraits modernistes et imagina comment leurs théories et langages visuels pourraient être traduits en motifs et dessins utilisables sur des textiles produits en série, tels que vêtements, tapis, rideaux et serviettes.

Exposition Lucienne Day : Living Design. © 2018 Arts University Bournemouth
Pourtant, Day n’était pas bien entourée à l’époque. La plupart des designers de sa génération au Royaume-Uni étaient attachés aux approches traditionnelles du design et ne souhaitaient pas mêler leur travail à celui du monde des beaux-arts. Ce ne fut que lors de sa dernière année d’université qu’elle rencontra une âme sœur, lors d’un bal scolaire. Un jeune designer de mobilier nommé Robin Day, diplômé du RCA deux ans plus tôt, revint au bal avec des amis. Il rencontra Lucienne, et tous deux réalisèrent immédiatement leur admiration commune pour le design moderniste et l’art abstrait. Ils se marièrent deux ans plus tard et emménagèrent dans une maison qu’ils remplirent de meubles et textiles qu’ils avaient eux-mêmes créés. Leurs ambitions professionnelles durent cependant attendre, car l’Europe était en guerre. Les pénuries et autres complications liées à la guerre rendaient impossible la création d’une entreprise. Mais en 1949, leur sort changea. Lucienne obtint un contrat avec Heal Fabrics, qui aboutit à la diffusion internationale de plus de 70 de ses créations, et Robin conclut un partenariat qui lui permit de créer des designs primés pour des clients prestigieux tels que le Royal Festival Hall et les Jeux olympiques de Mexico en 1968.

Exposition Lucienne Day : Living Design. © 2018 Arts University Bournemouth
Définir l’esthétique de l’époque
Le design le plus célèbre et populaire créé par Lucienne Day fut aussi l’un de ses premiers. Nommé « Calyx », ce motif évoque les formes biomorphiques utilisées dans les sculptures d’Alexander Calder, ainsi que les lignes ondulantes et fantaisistes des peintures de Paul Klee. Les formes du dessin flottent dans un vide presque aplati, évoquant à la fois les motifs floraux traditionnels et l’art abstrait avant-gardiste. « Calyx » fut le motif qui valut à Day la médaille d’or à la Triennale de Milan en 1951. Il connut un tel succès auprès du public qu’il dépassa toutes les attentes. Ce succès consacra Day comme la voix principale du mouvement du design contemporain et lui permit d’étendre son travail à la création de papiers peints imprimés à la main, de serviettes, de nappes, de tissus de mode et de presque toutes les variétés de textiles d’ameublement imaginables. Tout en suivant les évolutions des goûts et des tendances artistiques, Day resta à la pointe, créant des motifs picturaux évoquant l’expressionnisme abstrait, ainsi que des motifs géométriques optiquement vibrants rappelant le travail des artistes de l’art optique tels que Bridget Riley.

Exposition Lucienne Day : Living Design. © 2018 Arts University Bournemouth
Après avoir quitté le design industriel, Day transforma complètement sa vie créative. Elle abandonna l’idée de la production de masse pour commencer à coudre à la main des tentures murales en soie — ses « Mosaïques de soie ». Parfois figuratives, parfois purement abstraites, ces œuvres expriment un langage visuel personnel plus distinctif que tout ce que Day avait conçu auparavant. Dans son travail de design industriel, elle veillait toujours à rester en accord avec les langages visuels déjà populaires auprès du public, rapprochant ainsi l’art de son temps de la vie quotidienne des gens. Avec ses « Mosaïques de soie », elle se libéra pour exprimer quelque chose de plus intime. Ces œuvres révèlent une connaissance profonde et mûre de la manière de mêler formes, couleurs, motifs et volumes en compositions abstraites puissantes. Day les conçut en pensant à des cadres architecturaux, montrant qu’elle avait aussi développé un œil averti pour la collaboration entre l’art visuel et les espaces bâtis afin d’animer ces environnements pour l’usage humain. Lucienne Day est décédée en 2010, mais son héritage, qui incarnait l’idée de mêler abstraction moderniste et vie quotidienne, perdure. Lucienne Day : Living Design est visible du 19 juillet au 15 septembre dans la Coach House Gallery du château de Dublin, en Irlande.
Image en vedette : Exposition Lucienne Day : Living Design. © 2018 Arts University Bournemouth
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






