
Hommage à François Morellet : L'héritage de la géométrie abstraite
Lorsqu’un artiste meurt, une lumière s’éteint. Peu d’entre nous ont eu la chance de découvrir personnellement l’œuvre de François Morellet. En fait, même parmi les amateurs d’art abstrait, le nom Morellet est à peine connu en dehors de la France. Pourtant, il fut une source puissante, étrange et belle d’énergie et d’illumination. L’œuvre de Morellet transcendait les étiquettes ainsi que les barrières culturelles et intellectuelles. Comme peu d’autres artistes ont su le faire, il alliait une profondeur artistique à une maîtrise rigoureuse du métier et un sens de l’humour espiègle. La lumière de Morellet s’est éteinte le 11 mai 2016, dans sa ville natale de Cholet, en France. Il avait 90 ans.
L’humour de François Morellet
Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent. Elles sont bien, bien plus que cela, un fait si joliment et comiquement illustré par une grande partie de l’œuvre de Morellet. Prenons par exemple sa série Geometree. Ces œuvres à la fois ludiques et profondes sont à la fois peinture et assemblage. Dans chacune, Morellet relie une section d’une branche d’arbre à un plan bidimensionnel, puis explore les manières dont la géométrie pourrait s’étendre à partir de là. Tel des vrilles de la science, carrés, triangles et cercles jaillissent des différentes extrémités des branches, grimpant dans un univers aplati. Il est impossible de ne pas sourire en considérant la géométrie invisible éternelle qui nous entoure, à laquelle ces œuvres attirent notre attention.
Depuis la mort de Morellet, quelques articles commémoratifs sont apparus en ligne, réfléchissant sur sa vie et son œuvre. L’un d’eux compare sa « posture provocante et son humour » aux Dadaïstes. Mais une telle comparaison est profondément inexacte. Dada est né de la frustration et du désespoir. Il considérait l’humanité comme absurde. C’était un regard cynique exprimé avec indignation. François Morellet faisait des blagues, comme en témoignent les noms qu’il donnait à ses œuvres. Mais ces blagues n’étaient pas absurdes ; elles étaient ironiques et autodérisoires. L’attention au détail qu’il portait à chaque objet qu’il créait révèle un homme profondément soucieux de ceux qui pourraient rencontrer ce qu’il faisait. Et son sens de l’esprit et sa conscience contextuelle de l’espace montrent un respect pour les environnements et leurs habitants. Morellet était provocateur, oui, et drôle, assurément, mais il était aussi sincère, et un participant joyeux au monde. Il n’était pas un Dadaïste.

François Morellet - GEOMETREE N° 51, 1984, 1984, Acrylique sur toile avec branche, 200 x 200 cm, Albright-Knox Art Gallery, Buffalo © ARS, NY

François Morellet - Sept Couloirs, 2015, Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne
Bouger et Façonner
Alors, qu’était Morellet, sinon un Dadaïste tardif ? La plupart des historiens le décriraient comme un artiste cinétique, un abstractionniste géométrique, et peut-être un proto-minimaliste, des étiquettes facilement justifiées par certains éléments de son œuvre. Mais Morellet croyait aussi fermement en l’importance première des idées, ce qui faisait de lui un artiste conceptuel. Et son travail avec le néon et la manipulation de l’éclairage qu’il a conçu dans de nombreux espaces d’exposition le rapproche étroitement du Mouvement Lumière et Espace. D’autres pièces sont des exemples brillants et emblématiques d’art d’installation, comme son installation Sept Couloirs de 2015.
Et qu’en est-il de l’œuvre fondatrice de Morellet de 1964 Reflets dans l’eau déformés par le spectateur ? Dans cette pièce, il a construit une sculpture géométrique en néon et l’a suspendue au plafond au-dessus d’un bassin d’eau noire. Puis il a invité le public à venir perturber l’eau en manipulant un mécanisme dans le bassin. L’eau troublée déformait le reflet des lumières. Il a ensuite photographié et filmé les images perturbées des lumières réfléchies. En une seule œuvre, il est sculpteur, photographe, artiste lumière et espace, artiste d’installation, artiste conceptuel, abstractionniste géométrique, artiste cinétique et minimaliste.
Alors, qu’était Morellet ? Était-il multi-styles ? Était-il multidisciplinaire ? Peut-être oui et oui. Oui, il s’exprimait en deux, trois et quatre dimensions. Oui, il utilisait la géométrie, la cinétique, les idées, la lumière et l’espace, et s’appuyait sur un langage visuel épuré et minimal. Mais on peut soutenir qu’il a, comme Picasso, Yves Klein, Joan Miró ou Joseph Beuys, tout simplement défié toute étiquette.

François Morellet - Distribution aléatoire de 4 000 carrés utilisant les nombres impairs et pairs d’un annuaire téléphonique, 1960, Huile sur toile, 103 x 103 cm

François Morellet - 2 cadres traits 0° -90° avec participation du public, 1971, Tubes néon blancs, interrupteur
Un héritage d’ambiguïté
En regardant l’énorme corpus d’œuvres méticuleusement réalisées et indéniablement belles que Morellet a créées, il apparaît rétrospectivement que même l’étiquette « artiste abstrait » peut être sérieusement remise en question. Jeune artiste, Morellet s’est définitivement éloigné de la peinture figurative pour travailler avec des formes et des motifs géométriques.
Mais lorsqu’il est passé au travail avec le néon et les espaces intérieurs comme les murs, il est entré dans un autre domaine, où son art interagissait de manière personnelle et tactile avec ses spectateurs. Et lorsqu’il a ensuite réalisé davantage d’œuvres publiques, l’idée d’abstraction semblait totalement s’effacer, car ces œuvres dites abstraites habitaient en fait un lieu assurément réaliste dans le monde.
À travers une grande partie de l’œuvre de Morellet, on en vient à la conclusion que désormais abstraction et réalité ne font qu’un. Comme en témoigne sa série Geometree, le domaine physique, naturel et représentatif se fond sans couture dans le domaine de la géométrie abstraite et de l’espace aplati. Notre monde de phénomènes esthétiques modernes englobe à la fois abstraction et figuration simultanément.
Que ce fût son intention ou non, à la fin de sa carrière Morellet a prouvé que le langage visuel dit abstrait des cercles, triangles, carrés et lignes fait autant partie de notre monde contemporain que le langage visuel des arbres, maisons, visages, animaux, couchers de soleil et collines. Cette démonstration des forces coopérantes de la lumière et de l’ombre, de la dimensionnalité et de la platitude, de l’abstraction et de la figuration, est le plus beau cadeau que Morellet ait laissé aux générations futures d’artistes. À travers son héritage énigmatique, son humour et la sincérité avec laquelle il travaillait, il nous a enseigné ce que l’art peut devenir s’il reste ouvert, ne se prend pas trop au sérieux et demeure libre.

Image en vedette : François Morellet - Capture d’écran de Reflets dans l’eau déformés par le spectateur de François Morellet, 1964
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






