
Jean Tinguely et sa métamécanique
Chacun de nous entretient une relation unique avec les machines. Certains les considèrent avec gratitude, s’appuyant joyeusement sur elles pour leurs services efficaces et utilitaires. D’autres les utilisent à contrecœur, seulement lorsqu’il n’y a pas d’autre choix. L’artiste suisse Jean Tinguely a consacré toute sa carrière à explorer le concept des machines en tant que sculptures. Il a créé des engins mécaniques abstraits, invitant les spectateurs à interagir avec eux sur un plan esthétique et expérientiel. Il appelait ses créations Métamécaniques, « Méta » venant du grec, se référant à quelque chose d’autoréférentiel. En créant des machines qui n’étaient pas destinées à travailler, produire des objets ou remplir une fonction utilitaire quelconque, il a élargi la définition de ce que pouvait être la sculpture, offrant aux spectateurs une chance de recontextualiser l’ère des machines d’un point de vue purement esthétique.
Éléments Détachés
Les premières sculptures mécaniques de Tinguely, réalisées dans les années 1950, étaient de simples reliefs cinétiques conçus pour être accrochés au mur. Elles étaient faites de fils fins et d’engrenages qui tournaient. Leur simplicité reflétait l’effort de Tinguely pour déconstruire les éléments constitutifs des machines. Des croquis qu’il réalisait à l’époque, dont certains sont conservés au Musée Tinguely à Bâle, en Suisse, révèlent un aperçu de son processus mental. Il isolait des éléments mécaniques et les abstraisait, de manière similaire aux peintres abstraits qui isolent des éléments formels tels que la couleur, la ligne, la surface, le plan et la forme.

Jean Tinguely - Maquette pour un mur animé - Esquisse de fonctions et de mouvements - env. 1954
Il a ensuite ajouté des éléments à ses reliefs qui compliquaient leur signification et leur fonctionnalité. Dans une série d’œuvres qu’il a appelée Élément Détaché, il découpait des formes abstraites dans du Pavatex, un produit industriel à base de fibres de bois, puis peignait ces formes et en fixait une au centre de chaque engrenage de l’œuvre. Lorsque l’œuvre d’art était déplacée, touchée ou manipulée de quelque manière que ce soit, elle devenait cinétique car les formes peintes abstraites se déplaçaient sur les engrenages.

Jean Tinguely - Élément Détaché I, Relief méta-mécanique, 1954, 81 x 131 x 35,5 cm. © Jean Tinguely
L’essor de la Méta-Mécanique
Tinguely a rapidement porté ses pièces simples à un niveau supérieur, ajoutant une multitude de fonctions et d’éléments mécanisés, les faisant sortir du mur pour occuper l’espace tridimensionnel. Il laissait les machines dans un état d’imperfection qui leur permettait d’être facilement transformées par divers stimuli. Il incluait souvent des images dans les machines en lien avec d’autres artistes, et utilisait leurs noms dans les titres des œuvres. Par exemple, son relief mural Meta-Kandinsky, qui inclut des images faisant référence aux peintures abstraites de Wassily Kandinsky, et la sculpture Méta-Mécanique Méta-Herbin, qui fait référence aux peintures géométriques abstraites d’Auguste Herbin.
Les premières œuvres métamécaniques de Jean Tinguely partageaient beaucoup de points communs avec le travail d’autres artistes cinétiques tels qu’Alexander Calder. Mais il a rapidement et largement élargi la portée de ses créations, les portant dans le domaine du conceptuel. Un exemple parfait est Frigo Duchamp, créé en 1960. Pour cette pièce, Tinguely a installé un moteur électrique, une sirène à air et un moteur électrique 110V dans le ventre d’un réfrigérateur Frigidaire. Le titre pourrait d’abord sembler faire référence au dadaïsme, mais l’explication la plus simple est que le réfrigérateur était en fait un cadeau de Duchamp à Tinguely.

Jean Tinguely - Métamécaniques, 1954-59 © Jean Tinguely
Jean Tinguely et le Nouveau Réalisme
Tinguely fut l’un des artistes ayant signé le manifeste du Nouveau Réalisme en 1960. Ce mouvement, cofondé par l’artiste conceptuel Yves Klein, était dédié à explorer « de nouvelles façons de percevoir le réel ». La réalité pour la plupart des gens à l’époque était dominée par des changements drastiques tels que les avancées technologiques mondiales, l’augmentation des disparités sociales, l’expansion rapide des villes, les transports de masse, et la menace constante de guerre et d’anéantissement nucléaire. Les machines étaient au cœur de chacun de ces changements.
La contribution conceptuelle de Tinguely au nouveau réalisme fut de créer un art qui tentait d’aborder le but et la fonction des machines. Tinguely disait : « L’art est la déformation d’une réalité insupportable... L’art est correction, modification d’une situation. » Il construisait des pièces mécanisées faites en grande partie des déchets de la société, qui ne remplissaient aucune fonction utilitaire. Ces œuvres abstraites inutiles étaient autoréférentielles, souvent hideusement déformées, et sujettes à des pannes. Dans la compréhension du monde mécanique, elles étaient l’opposé des machines.

Jean Tinguely - une pièce survivante de la sculpture détruite. © Jean Tinguely
L’art de l’autodestruction
Également en 1960, la même année où Jean Tinguely signa le manifeste du Nouveau Réalisme, il créa ce qui est devenu son œuvre la plus célèbre, un happening impliquant une sculpture monumentale s’autodétruisant intitulée Hommage à New York. Pour l’événement, Tinguely construisit une immense sculpture métamécanique sur place dans le jardin de sculptures du MoMA de New York. La sculpture était un Frankenstein assemblé à partir de pneus de bicyclette, d’engrenages, d’électronique, de moteurs et de pièces de machines hors d’usage. Les artistes Billy Klüver et Robert Rauschenberg ont également contribué à l’événement, notamment avec une machine auxiliaire qui lançait de l’argent dans la foule.
Pendant 27 minutes, Hommage à New York s’est mis à tourner et à bourdonner, avant de finalement cracher de la fumée et de s’enflammer. Alors que le feu et la destruction consumaient la pièce, les spectateurs furent invités à recueillir les fragments fumants pour les emporter chez eux. Les pompiers furent finalement appelés pour éteindre l’incendie, et la plupart des pièces restantes furent jetées. Seuls quelques vestiges de la machine subsistent.
Au cours des trois décennies suivantes, Tinguely gagna en notoriété avec une série de pièces métamécaniques monumentales abstraites et publiques. La première, créée à Zürich en 1964, était une machine massive et sans but appelée Heureka, d’après le grec eureka, signifiant « j’ai trouvé ». En 1970, Tinguely créa une sculpture intérieure encore plus massive à Columbus, Indiana, appelée Chaos I, construite entièrement à partir de métal local, neuf et de récupération. Chaos I est conçue pour fonctionner silencieusement la plupart du temps, éclatant occasionnellement en bruits forts et cacophoniques.

Jean Tinguely - Chaos 1 (1974)
Au-delà de l’inutilité
Au milieu des années 1960, Tinguely commença à collaborer créativement avec la femme qui devint finalement sa femme, la sculptrice Niki de Saint Phalle. Comme Tinguely, Saint Phalle réalisait des œuvres très conceptuelles, bien que moins abstraites et plus engagées socialement. Inspiré par Saint Phalle, le travail de Tinguely prit des caractéristiques subtilement différentes. Il créa une série de fontaines résolument fonctionnelles, marquant un départ conceptuel par rapport à l’inutilité de ses œuvres précédentes. Sa fontaine la plus célèbre, une collaboration avec Saint Phalle, est la Fontaine Stravinsky devant le Centre Pompidou à Paris.
Dans les années 1980, Tinguely réalisa plusieurs œuvres profondément personnelles et émotionnelles. Il créa des œuvres nommées en hommage aux philosophes qui l’avaient influencé. Après un incendie mortel dans la ferme d’un voisin, il recueillit solennellement les vestiges des suites, les assemblant en une installation commémorative intitulée Mengele - Totentanz, d’après un nom gravé sur une des machines à traiter le maïs détruites dans l’incendie. L’un des hommages les plus touchants de Tinguely est La Dernière Collaboration avec Yves Klein, dont IdeelArt a parlé lors de l’exposition de la pièce à la Fondation Venet en septembre 2015.
Bien que ces installations commémoratives et fontaines contiennent la même nature mécanique et le même langage visuel abstrait que ses œuvres antérieures, leurs titres, sujets et fonctions influencent grandement la perception du sens par le spectateur, les rendant beaucoup moins abstraites. Alors que l’abstraction laissait place au sens et que l’inutilité cédait à l’usage, Tinguely n’abandonna pas sa grande idée ; il la réalisa. Il redéfinit le rôle des machines dans la culture. Il les définissait comme des outils esthétiques aidant les gens à accomplir ce qui pourrait être leur tâche la plus importante : communiquer entre eux le contenu de leur cœur.
Échos de la machine : l’esprit de Tinguely chez IdeelArt
Bien que les sculptures motorisées et autodestructrices de Jean Tinguely soient uniques dans l’histoire de l’art, les courants philosophiques qu’il a lancés continuent de vibrer dans la pratique contemporaine. Chez IdeelArt, aucun artiste ne reproduit littéralement la mécanique de Tinguely, mais plusieurs peuvent être considérés comme des héritiers spirituels de certains aspects de son héritage radical — de l’énergie cinétique du mobile à la beauté brute de la décomposition industrielle.
Amaury Maillet : La connexion cinétique. Les « Métamatiques » et reliefs motorisés de Tinguely ont révolutionné l’idée que l’art pouvait bouger. Dans une clé plus calme et plus proche de la nature, Amaury Maillet reprend ce flambeau cinétique. Ses sculptures mobiles, équilibrées avec une précision mathématique, dépendent du vent plutôt que des moteurs, mais partagent l’affirmation fondamentale de Tinguely selon laquelle une œuvre d’art n’est pas un objet statique mais une performance vivante du mouvement dans l’espace. Là où Tinguely embrassait le bruit cliquetant de la machine, Maillet cherche le rythme silencieux de la brise, prouvant que le langage du cinétisme est assez vaste pour contenir à la fois chaos et grâce.
Tommaso Fattovich : L’énergie « Punk Abstrait ». Les célèbres machines autodestructrices de Tinguely, comme Hommage à New York, étaient des actes de destruction créative violente — une attitude « punk » bien avant que le terme n’existe. Cette énergie brute et rebelle trouve un parallèle contemporain dans le travail de Tommaso Fattovich. Décrivant son propre style comme « Punk Abstrait », Fattovich attaque la toile avec des truelles à plâtre et des outils rugueux, créant des surfaces qui semblent excavées d’un « environnement surréaliste détruit ». Tout comme Tinguely trouvait la beauté dans la décomposition de la machine, Fattovich trouve une esthétique puissante dans les débris de la surface peinte, canalisant un esprit similaire d’anarchie constructive.
Manuela Karin Knaut : La beauté du délaissé. Au cœur du Nouveau Réalisme de Tinguely se trouvait l’élévation de la « ferraille » — métal de récupération, vieilles roues et détritus trouvés à la décharge. Manuela Karin Knaut poursuit cette conversation avec le « délaissé ». Ses peintures mixtes intègrent des objets du quotidien — colle, tissu, débris et photos — créant des surfaces texturées qui imitent les murs usés et imparfaits du paysage urbain. Comme Tinguely, elle rejette la finition impeccable de l’art traditionnel, préférant l’authenticité « vécue » des matériaux qui portent les cicatrices et les histoires de leurs vies antérieures.
Pierre Auville : Le poids lourd industriel. Le médium de Tinguely était la matière lourde de l’ère industrielle : fer, acier et moteurs. Cette fascination pour le « poids » du monde moderne résonne dans le travail de Pierre Auville, qui délaisse la toile pour le ciment de construction, le béton et l’acier sur panneaux de mousse. Son approche brutaliste, centrée sur la matière, honore les substances brutes de l’industrie. Tout comme les sculptures de Tinguely imposaient leur réalité physique au spectateur par leur simple présence mécanique, les œuvres d’Auville s’imposent par la densité et la texture sans compromis des matériaux qui bâtissent nos villes.
Image principale : Jean Tinguely - Meta-Kandinsky, 1956, relief mural (à gauche) et sa pièce Méta-mécanique Méta-Herbin, 1955 (à droite). © Jean Tinguely
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio (2016) Édité par Francis Berthomier (2025).






















































