
Le caractère abstrait de l’art typographique
Certaines illusions doivent être maintenues pour que la civilisation puisse perdurer. Par exemple, la monnaie moderne n’a aucune valeur intrinsèque. Nous entretenons l’illusion de la valeur de l’argent afin d’organiser la société de manière fiable. Le langage est également abstrait. Les sons et les symboles signifient ce que nous convenons qu’ils signifient. L’art typographique est une manière pour les artistes d’explorer ces abstractions inhérentes à notre culture. Il remet en question nos idées reçues sur ce qui est porteur de sens et ce qui ne l’est pas en présentant le langage écrit hors de son contexte habituel, de façon étrange, ou juxtaposé à des éléments esthétiques inhabituels ou inattendus. Du cubisme au dadaïsme, de l’art conceptuel au pop art et au-delà, l’art typographique a exploré notre usage des symboles écrits depuis plus de 100 ans. Il a élargi les frontières et les possibilités de ce que nous percevons comme langage et de ce que nous croyons qu’il peut accomplir.
L’art typographique cubiste
Un des premiers exemples d’art typographique moderniste est Pablo Picasso avec Nature morte à la chaise cannée, créé en 1912. Cette œuvre emblématique est aussi considérée comme le premier collage de Picasso, marquant le début du cubisme synthétique. L’œuvre évoque la surface d’une table de café et comprend des éléments comme un verre à boire, une pipe, un journal et une chaise de café, entre autres objets. En plus d’être importante pour l’évolution du cubisme, elle est aussi une clé pour comprendre l’abstraction typographique. L’œuvre inclut trois lettres peintes qui semblent former le mot « JOU », qui en français peut se traduire par « jeu ». Ou bien, JOU pourrait faire partie de la phrase « Le Journal », nom du journal le plus lu à Paris à l’époque où cette œuvre a été réalisée.
Puisque l’imagerie dans Nature morte à la chaise cannée fait allusion à un journal, Picasso aurait facilement pu vouloir faire référence à Le Journal. Mais d’un autre côté, le texte pourrait être un clin d’œil ludique à des jeux visuels ou conceptuels. Une autre possibilité est que la confusion entre ces interprétations soit une déclaration intentionnelle de Picasso sur les médias d’information et leur tendance à brouiller le sens et l’intention dans leurs reportages. En tout cas, l’essentiel n’est pas d’identifier l’intention de Picasso. L’essentiel est de reconnaître le manque de clarté. Toute la question du sens des éléments typographiques de l’œuvre la désigne comme représentative de la naissance de l’abstraction typographique moderniste.

Francis Picabia - Dame ! Illustration pour la couverture du périodique Dadaphone n° 7, Paris, mars 1920
L’art dada et la typographie
Immédiatement après l’essor du cubisme sont apparus les dadaïstes, un groupe d’artistes voués à affronter l’absurdité de leur civilisation. Les dadaïstes s’appuyaient beaucoup sur le collage comme moyen visuel et incluaient de nombreuses références typographiques abstraites dans leurs œuvres. Francis Picabia fut l’un des dadaïstes les plus célèbres à utiliser la typographie. Formé comme peintre réaliste expert, poète et typographe, Picabia savait bien que le but du langage écrit était la communication. Pourtant, dans ses œuvres dadaïstes, il s’efforçait de créer des compositions écrites étranges et absurdes qui pouvaient être interprétées de façons très différentes, voire prises pour du charabia.
Considérons une couverture réalisée par Picabia pour le périodique dadaïste Dadaphone en 1920. L’image s’intitule « Dame ! » Elle comprend une image abstraite d’une spirale et plusieurs zones de texte. La traduction complète du texte est : « La chair qui a trop bu est un bœuf napolitain », « les mains dans la merde canonique », « raccommodant son lit » et « le pont-levis de la dame ». Le sens des mots est aussi obscur que celui de la spirale. L’image est-elle censée représenter une vis ? Est-ce quelque chose de ludique, comme des confettis ? Est-ce une image du progrès mécanique ? Est-ce un message de désespoir ou de progrès ? Le texte ne clarifie rien, ajoutant des niveaux d’abstraction qui produisent l’effet inverse de ce que Picabia comprenait comme la fonction du langage, à savoir la clarté.
Jasper Johns et la typographie
Dans les années 1950, le peintre Jasper Johns s’est fait connaître pour son usage abstrait de symboles culturels emblématiques, incluant souvent des symboles typographiques. Johns s’appropriait des formes symboliques telles que le drapeau américain et une cible, les explorant de manière à les recontextualiser comme formes abstraites plutôt que comme symboles porteurs de sens, les détachant de leur signification culturelle. Johns évitait d’expliquer le sens ou le but de ses œuvres, indiquant qu’il voulait qu’elles soient « terminées », c’est-à-dire interprétées, par le spectateur.

Joseph Kosuth - One and Three Chairs, 1965, © 2017 Joseph Kosuth / Artists Rights Society (ARS), New York City
Johns a incorporé de manière célèbre l’alphabet anglais ainsi que les chiffres arabes dans un grand nombre de ses œuvres. Il utilisait ces éléments typographiques comme sujets apparemment dénués de sens pour des peintures qui semblaient davantage porter sur des qualités formelles, telles que la surface, la texture, la tridimensionnalité et la qualité picturale, plutôt que sur quelque chose de représentatif. Il incorporait aussi des mots, comme les noms de couleurs, les peignant et les juxtaposant à différentes couleurs, brouillant ainsi le sens des mots. Ces œuvres typographiques remettaient en question si la typographie était un outil de communication ou simplement un ensemble de formes pouvant être utilisées de manière abstraite, comme les abstractions géométriques peignaient des cercles, carrés, croix et triangles.

Andy Warhol - Campbell’s Soup Cans, 1962, peinture au polymère synthétique, cm x 41 cm, Museum of Modern Art, New York City, © 2017 Andy Warhol Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York City
L’art conceptuel, le pop art et la typographie
Le travail de Johns a influencé Andy Warhol, qui a combiné de manière célèbre des éléments symboliques et typographiques dans ses œuvres. Les Campbell’s Soup Cans de Warhol, créées en 1962, consistaient en 32 estampes distinctes, chacune représentant une des 32 variétés de soupe proposées par la société Campbell à cette époque. Ces œuvres étaient plates, produites mécaniquement et utilisaient un sujet apparemment sans rapport. Le texte ne communiquait rien d’autre que la marque commerciale. Par cet usage abstrait de l’imagerie typographique, Warhol posait des questions sur le sens, ou l’absence de sens, à la fois de la culture de consommation et de l’art.
Jasper Johns a également influencé des artistes conceptuels tels que Joseph Kosuth. Kosuth a utilisé la typographie comme un tiers de sa célèbre œuvre One and Three Chairs, créée en 1965. Dans cette pièce, Kosuth présentait ensemble une photographie d’une chaise, une chaise en bois réelle et une description écrite d’une chaise. L’œuvre suggérait que les trois éléments ne représentaient pas une chaise, mais l’idée de chaise. Un seul des objets était fonctionnel en tant que chaise. La photographie et la description typographique étaient toutes deux des abstractions.

Guerrilla Girls - Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au Met Museum ? 1989, sérigraphie sur papier, 280x710mm, © Guerrilla Girls
La forme et le mot peint
Les artistes d’aujourd’hui utilisent souvent le texte, souvent avec l’intention qu’il soit pris au pied de la lettre, lu et compris. Par exemple, les Guerrilla Girls, un collectif d’artistes féminines, qui utilisent des messages typographiques non abstraits comme partie intégrante de leur art pour la justice sociale.
L’usage abstrait de la typographie dans l’art s’inscrit dans une autre mission de justice sociale, sans objectif clair. Par l’abstraction typographique, les artistes ne remettent pas en question un idéal culturel particulier. Ils interrogent la notion même de communication. À mesure que nos sociétés deviennent plus complexes, notre usage de la typographie ne fait souvent que compliquer davantage les choses pour le grand public, tandis que les spectateurs ayant appris à déchiffrer les messages cachés partagent des secrets en pleine vue. L’art typographique abstrait questionne la valeur et l’objectivité du langage écrit, et demande si quelque chose de plus essentiel que nous pourrions communiquer de manière plus intuitive ne se perd pas.
Image en vedette : Pablo Picasso - Nature morte à la chaise cannée, 1912, huile et techniques mixtes sur toile cirée, 29 × 37 cm, Musée National Picasso, Paris, Réunion des Musées Nationaux / Art Resource, NY Photo : R.G. Ojeda / Picasso, Pablo (1881-1973) © Artists Rights Society (ARS), New York City
Toutes les images sont utilisées à des fins d’illustration uniquement
Par Phillip Barcio






