
Qui est Zao Wou-Ki, le recordman chinois des enchères ?
Le coup d’éclat que Banksy a réalisé lors de la vente aux enchères d’art contemporain du 5 octobre chez Sotheby’s à Londres, avec sa peinture « Fille au ballon rouge » qui s’est autodétruite, a véritablement fait la une, mais il a aussi détourné l’attention de ce qui aurait facilement été la plus grande nouvelle de la vente aux enchères du mois : un triptyque de Zao Wou-Ki intitulé « Juin—Octobre 1985 » (1985) vendu 65 millions de dollars lors de la vente d’art moderne et contemporain de Sotheby’s à Hong Kong. Ce prix de vente est loin du record aux enchères de 137 millions de dollars pour un artiste chinois, établi en 2017 par une peinture en 12 panneaux de Qi Bashi. Mais ce prix dépasse largement l’estimation haute avant vente de 45 millions de dollars pour cette œuvre, et il marque un nouveau record pour un artiste sino-français. (L’homme d’affaires taïwanais Chang Qui Dun, qui avait payé 2,3 millions de dollars pour cette œuvre en 2005, a obtenu un retour sur investissement de près de 3 000 % !) L’attrait de « Juin—Octobre 1985 » tient peut-être au fait qu’il s’agit de la plus grande œuvre jamais créée par Wou-Ki, mais il tient aussi à sa provenance. Elle a été commandée par un autre membre de la communauté sino-française expatriée, l’architecte I.M. Pei. Zao Wou-Ki et I.M. Pei sont devenus amis en 1952 après s’être rencontrés à la Galerie Pierre, la première galerie française à représenter Wou-Ki. Leur rencontre est survenue à un moment charnière pour Wou-Ki, alors qu’il commençait tout juste à découvrir sa voix abstraite. Les deux sont restés proches pendant des décennies, alors que Wou-Ki s’efforçait de développer ce qu’il appelait son style d’« écriture imaginaire et illisible ». Pour beaucoup, « Juin—Octobre 1985 » est considéré comme un chef-d’œuvre précisément parce qu’il manifeste si magnifiquement cet objectif poétique et abstrait que Wou-Ki a passé toute sa vie à tenter d’atteindre.
Une influence abstraite mondiale
Lorsque Zao Wou-Ki est décédé en 2013, son génie a été salué tant par ses admirateurs chinois natifs que par les Français, qui revendiquent à part égale son éclat. En vérité, lorsque Wou-Ki a quitté la Chine pour s’installer à Paris, il a déclaré que sa véritable formation de peintre ne faisait que commencer, malgré le fait qu’il était déjà un enseignant accompli à cette époque. Wou-Ki est né T’chao Wou-Ki en 1920, à Pékin (aujourd’hui Beijing). Il a eu la chance de naître dans une famille liée à la prestigieuse dynastie Song, ce qui lui a permis de grandir dans un milieu financièrement aisé où les activités intellectuelles étaient librement encouragées. Il a commencé à peindre à l’âge de 10 ans, et on lui a aussi appris à apprécier l’art ancien de la calligraphie. Sa formation artistique avait donc deux aspects distincts. L’un portait sur des choses concrètes comme l’artisanat et la technique, l’autre sur les qualités poétiques et abstraites de choses comme le geste et la ligne.

Zao Wou-Ki - Le vent pousse la mer – Triptyque, 2004. Huile sur toile, 194,5 × 390 cm. Photo Dennis Bouchard. © Zao Wou-Ki
Pour nourrir son intérêt pour les choses concrètes, il s’est exercé à copier l’art des anciens Grecs. Il a appris la peinture à l’huile à la fois selon la perspective occidentale et celle de l’art traditionnel chinois. Pour nourrir son intérêt pour les éléments plus abstraits de l’art, il a étudié la calligraphie et a aussi appris autant qu’il pouvait sur les peintres impressionnistes européens. Sa principale exposition à l’art moderne européen venait de cartes postales que son oncle lui rapportait de Paris, et de magazines américains présentant des images d’œuvres d’artistes comme Renoir, Matisse et Cézanne. À l’époque, Wou-Ki prenait un risque en embrassant le modernisme. La Chine avait traversé des décennies de révolution et de guerre, et il y avait un débat sur l’opportunité d’embrasser la tradition ou le progrès. Malgré la controverse, Wou-Ki a exposé ses peintures inspirées de l’impressionnisme en 1941. À sa grande joie, elles ont été bien accueillies. Cette attention positive a aidé Wou-Ki à s’imposer comme un enseignant influent, une opportunité qui lui a finalement permis de s’installer à Paris.

Zao Wou-Ki - Terre rouge – 16.01.2005, 2005. Huile sur toile, 130 × 195 cm. Photo Dennis Bouchard. © Zao Wou-Ki
Une expression abstraite internationale
Wou-Ki est arrivé à Paris en 1948, à l’âge de 27 ans, et s’est complètement immergé dans la scène intellectuelle vibrante. Il a loué un atelier à Montparnasse, à côté de celui d’Alberto Giacometti, et au cours de la décennie suivante, il s’est lié d’amitié avec des peintres influents venus du monde entier. Parmi ses proches associés, il comptait les expressionnistes abstraits américains Joan Mitchell et Sam Francis, l’artiste canadien Jean-Paul Riopelle, l’artiste allemand Hans Hartung, et le maître français Pierre Soulages. Ils cherchaient tous la même chose : une manière de repousser les limites de l’abstraction. Wou-Ki voulait développer un style de peinture à la fois expressif et gestuel, mais voulait aussi que ses œuvres reposent sur une certaine structure. Finalement, il a eu deux révélations qui l’ont fermement ancré sur sa voie. D’abord, il a rencontré un fragment d’écriture sur os oraculaire chinoise de la dynastie Sheng dans un musée, ce qui l’a reconnecté à son intérêt pour la calligraphie. Puis en 1951, il a découvert les œuvres de Paul Klee. Les formes symboliques créées par Klee semblaient à Wou-Ki occuper un terrain poétique entre quelque chose de planifié et quelque chose d’inspiré.

Zao Wou-Ki - Sans titre, 2005. Huile sur toile, 195 × 97 cm. Photo Dennis Bouchard. © Zao Wou-Ki
Ces influences ont convergé avec le talent inné de Wou-Ki en tant que peintre à l’huile, et vers 1953 il est arrivé à ce qu’il considérait comme un style abstrait véritablement personnel. Pourtant, en regardant l’ensemble de son œuvre, il est évident que plutôt que de s’enfermer entièrement dans l’abstraction, Wou-Ki a véritablement chevauché un monde entre abstraction et nature. Dans ses peintures, des formes biomorphiques hantées qui suggèrent des sommets montagneux ou des rivières serpentines se cachent dans les tempêtes atmosphériques et voilées de couleur. Des lignes calligraphiques gestuelles remplissent ses toiles, ne communiquant rien d’évident, mais suggérant plutôt des humeurs à travers les échos des mouvements qui les ont créées. Le terrain d’entente entre abstraction et nature est maintenu dans son travail par la structure de l’harmonie visuelle. Wou-Ki était un enchanteur d’écosystèmes visuels dont l’équilibre réside dans des forces complémentaires — obscurité et lumière, chaud et froid, lyrique et concret. Le massif « Juin—Octobre 1985 » possède tous les aspects de ce que Wou-Ki cherchait à accomplir. Bien qu’illisible au sens rationnel, son langage intuitif de forme, couleur, texture et perspective déclare clairement une richesse d’émotion qui transcende les limites du temps.

Zao Wou-Ki - Juin—Octobre 1985, 1985. © Zao Wou-Ki
Image en vedette : Zao Wou-Ki - Juin—Octobre 1985, 1985, vue d’installation. © Sotheby's
Toutes les images sont utilisées à titre illustratif uniquement
Par Phillip Barcio






