
Séquences dynamiques de Giacomo Balla - L'abstrait dans le futurisme
L’artiste martial Bruce Lee avait coutume d’enseigner à ses élèves de tout apprendre, de conserver ce qui est utile, puis de jeter le reste. C’est précisément ce que les artistes abstraits ont fait de l’héritage de Giacomo Balla et des futuristes. Quiconque a déjà lu le Manifeste futuriste aurait du mal à l’accepter dans son intégralité, ne serait-ce que parce qu’il prône ouvertement la guerre permanente. En tant que l’un des signataires originels de ce manifeste, Giacomo Balla lui-même pourrait également être difficile à défendre. Mais si nous pouvons dissocier les convictions politiques de Balla de sa contribution à l’abstraction, en ne conservant que ce qui nous est utile, nous constatons que sa contribution au développement de l’art abstrait est immense. Son intérêt pour la représentation de la vitesse, du mouvement et de la lumière a offert à l’humanité une nouvelle esthétique pour affronter un monde en rapide mutation.
Giacomo Balla et le dynamisme
Le mot dynamisme est une tentative de condenser verbalement l’expérience de toutes les formes d’action. La vitesse est dynamique, le mouvement est dynamique, le son est dynamique. Le dynamisme était au cœur de l’expérience culturelle de toute personne vivant dans une métropole mondiale au tournant du XXe siècle, à l’époque où Giacomo Balla parvenait à maturité en tant que peintre et enseignant. Le monde évoluait alors à une vitesse fulgurante. L’industrie prenait de l’ampleur à une échelle presque inimaginable. Et les principaux moyens de transport que nous tenons aujourd’hui pour acquis — l’automobile et l’avion, par exemple — commençaient tout juste à se généraliser.

Giacomo Balla - Dynamisme d’un chien tenu en laisse, 1912, huile sur toile, 110 x 91 cm, Albright–Knox Art Gallery, Buffalo, New York
De nombreux artistes tentaient désespérément d’exprimer leur réaction à l’évolution du rythme de la société. Les cubistes ont notamment cherché à représenter le temps dans leurs peintures à quatre dimensions.

Giacomo Balla - Fillette courant sur un balcon, 1912, huile sur toile, 49,21 x 49,21 po
Images en mouvement
En 1912, Balla a peint Dynamisme d’un chien tenu en laisse, une œuvre qui faisait le lien entre le concept du divisionnisme et son style futuriste naissant. De la même manière que les divisionnistes plaçaient de minuscules points de différentes couleurs les uns à côté des autres dans l’espoir que l’œil mélange les couleurs, Balla disposait de minuscules points de la même couleur côte à côte, espérant que l’esprit compléterait la sensation de mouvement suggérée par l’image. Outre la technique divisionniste visible sur la toile, Balla utilisait également la perspective et les lignes du fond de la peinture pour représenter la vitesse.

Wassily Kandinsky - Panneau pour Edwin R. Campbell n° 4, 1914, huile sur toile, 64 1/4 x 48 ¼ po, © 2017 Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris
La même année, Balla a peint Fillette courant sur un balcon, qui associe l’utilisation pointilliste de points de couleur à sa représentation futuriste du mouvement. Cette œuvre témoigne également de l’évolution de la sensibilité de Balla envers l’abstraction de la lumière : la lumière du jour semble entrer de l’extérieur, interagissant avec l’ombre et l’éclairage intérieur. Le résultat se manifeste dans les formes géométriques abstraites sous les pieds de la figure et dans les traînées d’espace négatif qui traversent l’image à l’endroit où le genou de la fillette se plie.

Détail agrandi de Fillette courant sur un balcon de Balla (1912), placé à côté de l’abstraction géométrique de Piet Mondrian, Composition avec gris et brun clair (1918).
Balla s’est ensuite rapidement orienté vers une abstraction complète des concepts fondamentaux du dynamisme, créant des œuvres entièrement centrées sur la perspective, la ligne et la couleur afin de transmettre l’essence pure du mouvement, de la vitesse et de la lumière. Cette évolution est parfaitement illustrée par sa peinture Vitesse abstraite + Son, dont l’esthétique relie le futurisme au travail de peintres purement abstraits de la même époque, tels que Wassily Kandinsky.

Détail agrandi de Vitesse abstraite + Son de Balla (1914), placé à côté de l’œuvre fondatrice du tachisme tardif de Serge Poliakoff, Composition en gris et rouge (1964).
L’influence contemporaine de Balla
Bien que les idéaux sociaux et politiques futuristes soient cruellement inadéquats aujourd’hui, les préoccupations esthétiques de Balla perdurent, notamment grâce à sa propre volonté d’encourager les artistes à détruire les conceptions du passé. Pour citer le Manifeste futuriste signé par Balla, « Que pouvez-vous trouver dans une vieille peinture, sinon les contorsions douloureuses de l’artiste qui tente de briser les barrières infranchissables faisant obstacle à l’expression pleine de son rêve ? »

John Monteith - (Dé)construction (Re)construction n° 7, 2013, huile sur film à dessin superposé, 50 x 47,6 po
Nous pouvons aisément voir de quelle manière les expériences esthétiques de Balla ont influencé les mouvements ultérieurs de l’abstraction. Les éléments formels de certaines de ses compositions futuristes évoquent le travail d’un large éventail de mouvements modernistes tels que l’abstraction géométrique, l’art informel et l’abstraction post-picturale. Pour le plaisir, nous pouvons même prélever des fragments de certaines peintures de Balla et les comparer directement à des œuvres de peintres abstraits ultérieurs. Les similitudes formelles sont indéniables.

Debra Ramsay - 7 couleurs dans une fleur d’hamamélis, 2015, acrylique sur film polyester, 8,3 x 11,8 po
Le futur maintenant
Les peintres contemporains continuent de trouver leur inspiration dans les concepts esthétiques développés par Balla : l’utilisation abstraite de la ligne, de la couleur, du plan et de la perspective peut transmettre l’attitude et l’essence de la culture actuelle et à venir. Mais alors que les futuristes cherchaient à communiquer ce qu’ils considéraient comme « la culture », comme si le monde n’avait qu’un seul état d’existence, les artistes contemporains perçoivent de nombreuses cultures contemporaines simultanées.
L’artiste canadien John Monteith crée des œuvres abstraites qui saisissent le dynamisme de la vie urbaine moderne. Utilisant un langage visuel nourri par l’architecture de ses propres environnements urbains, il crée des œuvres multidimensionnelles qui évoquent simultanément l’esthétique constructiviste, l’utilisation futuriste de la ligne et du plan, ainsi qu’une perception résolument contemporaine des formes et des espaces en transformation.
L’artiste américaine Debra Ramsay s’efforce d’exprimer dans son travail une contemporanéité très différente, non pas celle de la ville, mais celle de la campagne et de la nature. Son esthétique s’appuie sur la couleur, la ligne, le plan et l’espace négatif. Les couleurs utilisées par Ramsay sont inspirées par les transformations du paysage naturel. Les motifs, les formes et les compositions de son travail transmettent un rythme de mouvement différent de celui de Monteith, et très différent de la vitesse exprimée par Balla et les futuristes. Ils parlent néanmoins du passage du temps et invitent à une relation différente avec le présent et l’avenir, fondée sur les processus naturels plutôt que sur la domination des humains et des machines.
Bien que Balla et les futuristes n’aient pas réussi à convaincre le monde que la vitesse, le pouvoir, la violence et la destruction totale de l’histoire constituaient la seule manière de créer un avenir viable, leur désir de communiquer le dynamisme perdure. Alors que chaque nouvelle génération d’artistes abstraits s’efforce de comprendre le dynamisme complexe des nombreux mondes contemporains dans lesquels nous vivons, l’héritage de l’esthétique futuriste continue de guider leur vision.
Image à la une : Giacomo Balla - Vitesse abstraite + Son, 1913-1914, huile sur carton, 21 1/2 x 30 1/8 po.
Toutes les images sont utilisées uniquement à des fins d’illustration
Par Phillip Barcio






